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Quantifier le carbone absorbé par les zones humides canadiennes

Évaluer le potentiel des tourbières, marécages et marais à séquestrer le carbone et à freiner les changements climatiques.
Publié Le
Établissement(s)
Université McGill
Province(s)
Québec
Entrevue(s)
Sara Knox
Professeure agrégée et chercheuse en géographie
Université McGill

Spécialisée dans les interactions entre la biosphère et l’atmosphère

Kelly Bona
Chercheuse
Environnement et Changement climatique Canada

Spécialisée dans la mesure des GES émis et piégés résultant du changement d’affectation des zones humides

On nous demande souvent
Q:
Comment l’assèchement d’une zone humide provoque-il l’émission de gaz à effet de serre?
Sara Knox: L’assèchement d’une zone humide expose à l’oxygène toute la matière carbonée qui se décomposait lentement parce qu’elle était sous l’eau. Les micro-organismes du sol décomposent alors la matière organique beaucoup plus rapidement et la libèrent sous forme de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Le carbone qui était séquestré est libéré.

En abrégé

  • Les zones humides canadiennes absorbent et stockent le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère. Nous en savons toutefois peu sur les variations saisonnières et la quantité de carbone qu’émettent les zones humides perturbées.
  • Pour combler ces lacunes, Sara Knox, chercheuse spécialisée dans le système terrestre à l’Université McGill, installe des stations de surveillance permanentes et portatives afin de mesurer les fluctuations de carbone émis et piégé par les zones humides du Québec.
  • Les données ainsi recueillies permettront d’améliorer la précision de l’inventaire national de gaz à effet de serre du Canada, de déterminer les zones humides à préserver en priorité et d’accroître la crédibilité des marchés du carbone.
Dans un marais près de Nicolet (Qc), l’étudiant Dylan Gwilliam (au fond) et le technicien en chef du projet CARBONIQUE David Trejo (à l’avant), de l’Université McGill, posent devant une tour de covariance des tourbillons qui mesure les échanges de GES, d’eau et d’énergie entre les zones humides et l’atmosphère. Les versions portatives de cette tour, financées par la FCI, créent de nouvelles options de suivi.

Les zones humides comptent parmi les écosystèmes terrestres les plus riches en carbone de la planète. Elles absorbent le dioxyde de carbone responsable du réchauffement climatique présent dans l’atmosphère et le stockent pendant des siècles, voire des millénaires. Voilà pourquoi la multitude de tourbières, de marécages et de marais du Canada sont de puissants instruments de lutte contre les changements climatiques. 

Mais quel volume de carbone ces écosystèmes absorbent-ils exactement? Et qu’arrive-t-il lorsque ces écosystèmes sont asséchés ou perturbés, à des fins agricoles, de construction immobilière, d’exploitation des sables bitumineux ou d’activités minières dans la région du Cercle de feu, en Ontario, où abondent les tourbières? 

Ce sont là des questions cruciales pour Kelly Bona, chercheuse à Environnement et Changement climatique Canada, qui modélise l’apport des zones humides en dressant l’inventaire national de gaz à effet de serre du Canada.

Selon le Plan de réduction des émissions pour 2030 du gouvernement fédéral, les solutions fondées sur la nature pourraient grandement contribuer aux objectifs de décarbonisation du Canada et offrir de nombreux autres avantages. Or, les données sur les zones humides canadiennes sont rares, affirme la chercheuse : « Nous savons qu’elles stockent beaucoup de carbone et qu’elles en émettent en grande quantité lorsqu’elles sont perturbées, mais nous n’avons pas de données précises. » 

Les équations sont également complexes. Les végétaux absorbent le carbone par photosynthèse pendant la journée et le stockent dans leur biomasse, mais ils en rejettent une partie par la respiration. Ils en séquestrent aussi davantage en été, en période d’activité, et moins en hiver. De plus, les zones humides abritent des micro-organismes anaérobies qui, en décomposant la matière organique, produisent du méthane (puissant gaz à effet de serre), ce qui réduit en partie les avantages liés au stockage du carbone.

Comment les scientifiques suivent-ils la dynamique complexe du dioxyde de carbone dans les zones humides?

Par son étude CARBONIQUE, l’évaluation la plus exhaustive de la dynamique du carbone dans les zones humides canadiennes, la chercheuse Sara Knox de l’Université McGill comble certaines lacunes et fournit des explications à ce fonctionnement complexe. Son équipe du laboratoire EcoFlux et ses collègues du projet CARBONIQUE ont installé des tours de surveillance permanentes dans des zones humides naturelles et perturbées du Sud du Québec afin de suivre les échanges de dioxyde de carbone, de méthane, d’eau et d’énergie entre le sol et l’atmosphère. 

« Nous arrivons à quantifier les flux, c’est-à-dire à mesurer directement, dans nos écosystèmes, les entrées et sorties de carbone », explique-t-elle. 

Bien que ces tours fournissent des données précieuses à long terme, elles sont coûteuses, fixes et longues à installer. L’équipe de Sara Knox met donc également en place de nouvelles stations de surveillance portatives financées par la FCI, afin de recueillir des données sur une variété de sites et de surveiller les répercussions des sécheresses ou des inondations en temps réel. 

« Cette infrastructure nous permet de tirer parti de nos installations actuelles et de répondre à de nouvelles questions auxquelles nous n’aurions pas eu de réponse », précise la chercheuse. 

Cet été, par exemple, l’équipe a installé une station portative dans une tourbière agricole asséchée. Elle comparera ensuite les données de cette station à celles d’une tourbière naturelle non asséchée située à proximité afin de déterminer les effets du drainage sur le bilan carbone d’une tourbière.

En chiffres

78 mégatonnes
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Émissions de carbone que le Canada pourrait éviter ou éliminer grâce à des solutions fondées sur la nature en 2030

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20%
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Part de ces réductions possiblement attribuables aux zones humides, selon les données actuelles

En quoi une meilleure connaissance des zones humides contribue-t-elle à l’action climatique?

Les résultats préliminaires du projet CARBONIQUE éclairent déjà de façon plus nuancée le rôle des zones humides comme solutions aux changements climatiques fondées sur la nature. Ces données aideront les équipes de recherche à déterminer les zones humides à préserver ou restaurer en priorité par rapport à leurs avantages pour le climat, et à s’assurer que les crédits carbone achetés et vendus sur les marchés privés correspondent aux réductions d’émissions.

À Environnement et Changement climatique Canada, Kelly Bona utilise ces données pour aider le Canada à suivre ses émissions et à élaborer des politiques climatiques efficaces. « Si nous voulons des stratégies d’adaptation aux changements climatiques qui atténueront nos effets sur le territoire, nous devons être en mesure de bien suivre ces effets, affirme-t-elle. Ce sont donc des données très précieuses. »


Autrice : Julie Stauffer est à la barre de Cadmium Red Communications, une agence de rédaction et de révision spécialisée en développement durable, en génie et en santé.

Partenaires financiers : Le projet de recherche présenté dans cet article bénéficie également du financement d’Environnement et Changement climatique Canada et du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.