Songbird secrets

La vie secrète des oiseaux chanteurs

Promiscuité, divorce et migration rapide font partie intégrante de la vie d'un oiseau chanteur
1 septembre 2010

Voilà qui change de l’air bien connu. Dans l’abondante littérature scientifique sur les oiseaux chanteurs, l’hirondelle noire a longtemps été décrite comme un oiseau migrateur peu pressé chaque automne de quitter ses zones de reproduction au Canada et dans le nord des États-Unis, pour retrouver ses quartiers d’hiver au Brésil ou ailleurs en Amérique du Sud. En réalité, ce charmant oiseau, qui appartient à la famille des passereaux, parcourt une distance impressionnante de 400 à 500 kilomètres par jour jusqu’en Amérique centrale, où il s’arrête deux semaines pour reprendre des forces avant de continuer sa route à la même vitesse fulgurante.

Selon les travaux révolutionnaires réalisés sur le terrain par la biologiste Bridget Stutchbury de l’Université York, beaucoup d’autres oiseaux chanteurs migrateurs se déplaceraient à des vitesses aussi prodigieuses. Titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en écologie et biologie de conservation, elle a publié les résultats de ses recherches dans de nombreuses revues scientifiques ainsi que dans l’ouvrage The Bird Detective: Investigating the Secret Lives of Birds, propulsé au rang de best-seller national depuis sa parution le printemps dernier.

La chercheuse a fait des découvertes étonnantes sur la vie sexuelle de ces oiseaux qui embellissent nos champs, forêts et jardins de leur plumage brillant et de leurs chants mélodieux. Ainsi, divorce, adultère et trahison sont monnaie courante chez cette espèce. Souvent infidèles, les femelles n’hésitent pas à quitter leur partenaire pour un autre mâle plus fort, en meilleure santé et doté d’un plumage plus vif ou d’une voix plus vigoureuse.

Toutefois, un comportement aussi volage n’est pas le signe d’une inconstance émotionnelle. Il vise uniquement à assurer la survie de l’espèce.

« Ces femelles essaient d’évaluer les qualités génétiques, explique la scientifique. Elles recherchent des mâles de grande qualité afin de produire une progéniture de haut calibre. »

Bridget Stutchbury mène la majeure partie de ses travaux d’investigation dans le nord de la Pennsylvanie, une région montagneuse densément boisée située en bordure du lac Érié, qui abrite de larges populations d’oiseaux chanteurs. Et ses recherches sur les comportements sexuels aviaires ne tiennent en rien du voyeurisme. La scientifique commence par mettre en place un dispositif appelé filet japonais qui ressemble à une gigantesque toile d’araignée rectangulaire non collante de 12 mètres de long sur 3 mètres de large. Les oiseaux qui foncent dans le filet sont capturés et la chercheuse prélève quelques gouttes de sang sur leurs ailes. Elle analyse ensuite les échantillons pour identifier le père de chaque oiseau.

Le filet est aussi le point de départ des études de Bridget Stutchbury sur le comportement migratoire. La biologiste fixe un minuscule géolocalisateur au dos de chaque oiseau capturé. Environ de la taille d’un dix cents, ce dispositif électronique à pile pèse entre 1 et 1,5 gramme. Le capteur enregistre l’intensité de la lumière 24 heures par jour et cette information permet de déterminer où l’oiseau se trouve tous les jours au lever et au coucher du soleil.

Bridget Stutchbury a été la première scientifique au monde à utiliser un géolocalisateur dans des recherches sur les oiseaux chanteurs. Mis au point il y a plus de dix ans par le British Antarctic Survey (BAS) pour suivre les migrations des oies et des albatros, cet appareil était trop gros pour que l’on puisse le placer sur un oiseau chanteur. La scientifique a travaillé conjointement avec le BAS pour en produire une version plus petite. C’est ainsi qu’elle a été amenée à faire une découverte qui bouscule complètement les croyances établies sur la vitesse des migrations des oiseaux chanteurs.

Depuis que Bridget Stutchbury a publié en 2009 les résultats de ses travaux dans la revue Science, des douzaines de chercheurs à l’échelle mondiale ont commencé à utiliser les géolocalisateurs.

« Ces observations révolutionnent l’étude des oiseaux, déclare la scientifique. D’ici un ou deux ans, nous serons appelés à réviser nos connaissances sur la migration. »

Aussi, les résultats pourraient répondre à certaines questions complexes et troublantes. Bridget Stutchbury souligne ainsi que certaines espèces ayant leurs aires de reproduction estivale dans diverses régions du Canada connaissent un inquiétant déclin et sont aujourd’hui menacées, voire en voie d’extinction. Pourtant, dans de nombreux cas, l’habitat canadien est abondant et les oiseaux ont une progéniture en bonne santé.

« Leurs zones de reproduction ne présentent pas de problèmes apparents, continue-t-elle. Quelque chose doit donc survenir durant la migration vers leurs territoires d’hivernage. Pour remédier à cette situation, nous devons découvrir où ils vont. »

Cet automne, Bridget Stutchbury et ceux qui s’intéressent à la santé des populations aviaires retiendront collectivement leur souffle quand débutera la migration annuelle vers le sud. Tous sont gravement préoccupés par les répercussions du déversement de pétrole de BP et par la contamination subséquente dans le golfe du Mexique. Elle signale que le delta du Mississippi fait partie d’une « autoroute aviaire » qu’empruntent des douzaines d’espèces chaque année pour survoler le golfe du Mexique.

« Nous n’avons jamais connu un déversement d’une telle ampleur, et cette catastrophe ne pouvait se produire à un aussi mauvais endroit, poursuit-elle. Les oiseaux chanteurs de la forêt boréale du Canada survolent cette région et s’y arrêtent pour se reposer. Nous ignorons s’ils seront affectés par la contamination. »