Cultural evolution

Une évolution culturelle

Un archéologue de l'Université de Calgary découvre que les chimpanzés utilisent des outils depuis l'âge de la pierre
30 septembre 2009
La caverne de Ngalue, un site du mésolithique dans le Niassa, nord du Mozambique

Julio Mercader

Lorsque Jane Goodall a rapporté avoir observé des chimpanzés utiliser des outils au réputé anthropologue Louis Leakey, il lui a répondu: « Maintenant, il nous faut redéfinir l’outil, redéfinir l’homme ou faire entrer les chimpanzés dans la catégorie des humains. » Ce dernier aurait probablement eu la même réaction en prenant connaissance des travaux actuels de l’archéologue Julio Mercader de l’Université de Calgary : celui-ci a découvert la première preuve tangible que non seulement les chimpanzés se servent d’outils, mais qu’ils le font depuis des milliers d’années, transmettant leur savoir-faire en la matière d’une génération à l’autre.

En 2004, une étroite collaboration entre le Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology (Allemagne) et l’Université de Calgary a permis de découvrir des marteaux de pierre datant de 4 300 ans dans la forêt tropicale africaine de Taï, en Côte d’Ivoire. Les types de pierre trouvés sont similaires à ceux qu’utilisent, encore de nos jours, les chimpanzés pour casser les coquilles de noix. Les éclats de pierre et les marques d’usure des marteaux d’hier et d’aujourd’hui présentent aussi les mêmes ressemblances.

Un autre site de fouilles du mésolithique
Un autre site de fouilles du mésolithique près du lac Niassa (également appelé lac Malawi) à Metangula, Mozambique

Tim Bennett

Comme l’origine de ces marteaux est antérieure à celle des activités agricoles dans la région, cette découverte vient réfuter la thèse voulant que la technique des chimpanzés ait été apprise en imitant les humains. En fait, les recherches de Julio Mercader confirment que l’apprentissage culturel chez les chimpanzés s’étend sur plusieurs générations et que la pratique consistant à casser des coquilles de noix était socialement transmise.

Si on ajoute à cette preuve les similarités observées entre les sites archéologiques consacrés aux chimpanzés et ceux consacrés aux hominidés, on constate que les travaux du chercheur engendrent des répercussions majeures sur les théories de l’évolution humaine. Ses recherches démontrent que les chimpanzés, à l’image de l’humain, ont « un schéma mental du paysage, de sorte qu’ils savent où sont les choses, dit-il. Ils savaient où étaient les pierres et où étaient les noix et ils les réunissaient. Et ils transportaient les marteaux. Ils ne se contentaient pas d’utiliser n’importe quelle pierre trouvée sur les lieux. Ils choisissaient certains types de pierre en fonction de leur taille et de leur dureté et s’en servaient comme percuteur. Une autre similarité : la convergence des efforts de plusieurs individus dans l’exécution de cette activité. On est en présence d’un rassemblement social qui, là encore, rappelle énormément l’activité humaine. »

Les matériaux archéologiques du
Les matériaux archéologiques du msolithique de la caverne de Ngalue datent de 105 000 ans

Julio Mercader

Sur les sites de la forêt de Taï et dans son laboratoire d’archéologie tropicale à l’Université de Calgary, le chercheur a eu recours à des méthodes archéologiques, ce qui, en soi, était avant-gardiste. « La difficulté, c’est que l’archéologie est, par définition, l’étude des civilisations anciennes. L’idée que vous puissiez en appliquer les principes aux grands singes ou à certains singes était absolument impensable. »

Il admet avoir éprouvé un scepticisme légitime lorsqu’il a entrepris des fouilles sur un site où avaient vécu des chimpanzés, mais comme il était ouvert à l’idée, cela lui a permis d’envisager le projet dans une nouvelle perspective et de faire des découvertes capitales. « Ça a été tout un défi méthodologique d’essayer d’établir des liens évolutifs, c’est-à-dire des similitudes et des différences entre les grands singes et nos ancêtres – ou même les hommes d’aujourd’hui », explique-t-il.

Les fouilles dans la caverne de Ngalue ont mis au
Les fouilles dans la caverne de Ngalue ont mis au jour des dents de mammifère vieilles de 50 000 ans

Julio Mercader

Grâce à la découverte de ces sites archéologiques recelant des matériaux jadis utilisés par les primates, Julio Mercader et ses collègues, originaires de six pays, viennent de paver la voie à une toute nouvelle discipline : l’archéologie des primates. « Nous avons maintenant suffisamment de preuves dans plusieurs domaines – primatologie, évolution de l’homme et archéologie – pour poser véritablement les fondements de l’archéologie des primates, indique-t-il. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut contribuer à la naissance d’un nouveau champ de recherche. »

Dans cette nouvelle discipline, des chercheurs oeuvrant dans différents domaines peuvent étudier les grands singes et les singes en vue d’en apprendre davantage sur les origines de l’homme et sur ce qui distingue l’être humain des autres espèces. « Nous avons longtemps estimé que ce qui caractérisait l’humain, c’était l’usage de la technologie et d’outils. Mais cela n’est plus aussi évident. Notre façon de décrire l’humanité a changé. Quelle est la signification du terme humanité? Ce n’est pas une question simple. En quoi sommes-nous différents de nos ancêtres et en quoi leur ressemblons-nous? »

Des travailleurs du village de Njawala sur un
Des travailleurs du village de Njawala sur un site de tamisage durant les fouilles de la caverne de Ngalue

Julio Mercader

Comme l’année 2009 marque le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin et le 150e anniversaire de la parution de son oeuvre majeure, L’origine des espèces, l’occasion est idéale pour examiner à nouveau l’évolution et, ultimement, les espèces.

« Avant tout, ce qu’il faut retenir, c’est que l’évolution n’est pas un phénomène linéaire. Elle ne progresse pas de A à B. C’est un arbre aux nombreuses branches. Toutefois, chacune de ces branches – les espèces – est différente. D’une lignée à une autre, il est possible qu’on observe un usage commun des outils ou, selon ce que nous recherchons, un ancêtre commun. Nous contribuons à la connaissance en brossant un tableau plus complet. »