A ripple effect

Une découverte qui fait des vagues

Les résultats d’une étude entraînent des modifications généralisées à une politique du domaine de l’obstétrique
3 mai 2012

Il est rare qu’une seule étude vienne modifier en profondeur une procédure médicale. C’est pourtant ce qui est arrivé lorsque William Fraser a publié les résultats de sa recherche.

L’obstétricien qui pratique à Montréal s’est penché sur une procédure appelée « amnio infusion » fréquemment utilisée au Canada et aux États-Unis pour prévenir une maladie rare, mais très grave, qui touche les nouveau-nés. William Fraser a découvert que la procédure était en règle générale inefficace et inutile, étant donné que l’amnio infusion peut poser divers risques médicaux pour le fœtus et être source d’inconfort pour la femme enceinte. Cette découverte importante a entraîné des modifications généralisées à cette politique médicale et les médecins ont cessé d’utiliser ce traitement de façon systématique.

« L’amnio infusion est l’exemple parfait d’une technique médicale qui s’est répandue sans qu’une analyse rigoureuse de son efficacité n’ait été effectuée au préalable », affirme William Fraser, directeur du département d’obstétrique-gynécologie de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, qui pratique l’obstétrique au Centre hospitalier universitaire mère-enfant Sainte Justine (CHU Sainte-Justine).

« Aucun médecin ne veut avoir systématiquement recours à une technique de soins qui pose des risques et qui, de surcroît, s’avère inefficace », ajoute-t-il. L’amnio infusion peut augmenter le risque de troubles médicaux rares, comme le décollement prématuré du placenta.

En Amérique du Nord, on a eu recours à cette procédure pendant une dizaine d’années afin de réduire le risque de syndrome d’aspiration méconiale (SAM), qui peut survenir lorsqu’un nouveau-né inhale du méconium (les selles du bébé parfois présentes dans le liquide amniotique) avant ou pendant l’accouchement. Bien qu’il soit stérile, le méconium inhalé peut obstruer les voies aériennes du bébé et engendrer une pneumopathie chimique.

Le liquide amniotique est teinté de méconium dans 7 à 22 % des accouchements à terme et le SAM peut survenir dans 2 à 36 % de ces cas. L’amnio infusion est une procédure qui consiste à insérer un cathéter dans la cavité amniotique, puis à instiller une solution saline stérile pour diluer le méconium.

William Fraser a décidé de se pencher sur ce traitement, car l’efficacité de ce dernier n’avait fait l’objet d’aucune étude d’envergure malgré son usage largement répandu. Il a réuni une équipe de chercheurs provenant de 13 pays qui ont examiné près de 2000 femmes enceintes dont le liquide amniotique comportait un méconium épais. Les résultats de cette étude publiés dans le New England Journal of Medicine en 2005 ont permis de conclure que les taux de SAM et de décès prénataux sont les mêmes que l’on effectue ou non l’amnio infusion. Au cours des années qui ont suivi cette publication, les corps médicaux du Canada, des États-Unis et de divers pays se sont prononcés contre le recours systématique à l’amnio infusion pour prévenir le SAM, ce qui, en retour, a incité les médecins à modifier en profondeur leur approche de cette maladie.

Thomas Wiswell, médecin au Florida Hospital for Children et spécialiste du SAM, affirme que « les résultats de cette étude ont joué un rôle déterminant dans la modification de la gestion de la grossesse partout dans le monde. »

Les médecins, précise-t-il, devraient tirer un enseignement de cet incident. « La principale leçon à retenir est que les médecins ne devraient pas être si prompts à utiliser un traitement avant que son efficacité n’ait fait l’objet d’un examen rigoureux. »

« Les médecins doivent adopter une pratique médicale fondée sur des preuves, et ce, même si leurs patients se montrent parfois très angoissés. Dans le cas contraire, ils ne leur rendent pas service. »

Bien qu’il n’existe aucune donnée sur le recours à l’amnio infusion au Canada avant et après la publication des résultats de l’étude, Thomas Wiswell affirme que cette technique n’est pratiquement plus en usage aux États-Unis. Auparavant, dans ce pays, l’amnio infusion était pratiquée dans 60 à 80 % des cas lorsqu’on relevait la présence de méconium épais à la naissance du bébé. Aujourd’hui, ce pourcentage est bien inférieur à 5 %.

Tous les ans, partout dans le monde, de deux à trois millions de bébés naissent en présence de méconium épais.

« Grâce aux efforts déployés par William Fraser, ces enfants ne sont plus touchés par l’amnio infusion, affirme Thomas Wiswell. On avait signalé que ce traitement avait des effets néfastes sur la santé, c’est pourquoi il importait de démontrer que cette pratique était inutile. »

L’étude menée par William Fraser a été financée par La Fondation canadienne pour l’innovation par l’entremise d’une contribution allouée à l’Unité de recherche clinique et épidémiologique en périnatalité de l’Université de Montréal, qui a fourni l’infrastructure nécessaire pour accueillir le personnel de recherche et de gestion des données.

Selon William Fraser, au cours des années qui ont suivi l’étude, les médecins ont reconnu que la présence de méconium dans le liquide amniotique ne constituait pas à elle seule un argument valable pour pratiquer le traitement. En effet, de nos jours, on tente plutôt de cerner les bébés les plus à risque de SAM en cherchant à déceler les signes d’un manque d’oxygène et de procéder à une césarienne, le cas échéant.

L’étude a porté sur des femmes qui ont accouché dans des installations dotées d’un moniteur cardiaque fœtal permettant de déceler les bébés en détresse. D’après William Fraser, il faudrait maintenant mener des recherches complémentaires sur l’amnio infusion dans les établissements qui ne possèdent pas de tels appareils.