Trapping an invader

Un envahisseur piégé

Des chercheurs de l'Université de Windsor font appel à une approche multidisciplinaire pour préserver la pêche sportive dans les Grands Lacs
7 avril 2010
Les gobies femelles peuvent pondre jusqu
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Les gobies femelles peuvent pondre jusqu'à 10 000 oeufs en même temps et frayer plusieurs fois au cours d'une même année. Au dernier recensement, on a dénombré plus de neuf milliards de gobies uniquement dans le bassin ouest du lac Érié.

(Avec la permission de l’Université de Windsor)

La première fois qu’elle a vu un groupe de gobies à taches noires dans leur nid, exhalant des volutes de phéromones pour attirer les femelles et les inciter à pondre leurs oeufs, Lynda Corkum, biologiste à l’Université de Windsor, n’a pu s’empêcher de penser à un club de vieux garçons.

« On aurait dit un groupe d’hommes entassés dans une pièce, occupés à fumer le cigare », a-t-elle lancé en plaisantant.

Cette image simple, mais néanmoins pertinente, décrit un phénomène complexe. Les gobies à taches noires, une espèce envahissante de poissons très agressifs malgré leur petite taille, prolifèrent dans les Grands Lacs depuis 1990 ; ils y ont été introduits par des cargos de haute mer en provenance de la mer Noire, qui les transportaient dans les citernes de ballast. Leur population se chiffre maintenant à des milliards d’individus ; ils menacent de décimer les espèces indigènes telles que le doré jaune et la truite et font un tort considérable à l’industrie locale de la pêche sportive, qui représente des millions de dollars.

Vivant dans les grandes profondeurs, les mâles occupent les fissures et nichent dans tous les espaces clos qu’ils peuvent trouver – même dans les récifs artificiels formés par les centaines d’épaves gisant au fond des Grands Lacs. Ils envoient des jets de phéromones pour attirer les femelles et les inciter à pondre des oeufs qu’ils fertiliseront. Les phéromones, formées de molécules comparables à des hormones, transmettent des signaux aux individus de la même espèce.

Lynda Corkum fait partie d’un groupe stratégique de scientifiques qui examinent différentes méthodes destinées à piéger les gobies dans le but de freiner leur prolifération alarmante. Ce groupe comprend Stephen Loeb, chimiste à l’Université de Windsor, Tim Johnson, scientifique au ministère des Ressources naturelles de l’Ontario, ainsi que trois biologistes de l’Université de Windsor : Dennis Higgs, Barb Zielinski, chercheuse principale, et Keith Tierney, précédemment au postdoctorat à Windsor et maintenant membre du corps enseignant de l’Université de l’Alberta.

Dennis Higgs (au centre) explique à Stephen
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Dennis Higgs (au centre) explique à Stephen Loeb, Lynda Corkum, Tim Johnson et Barb Zielinski (de gauche à droite) le fonctionnement d'un piège acoustique destiné à attirer des gobies femelles à taches noires.
Université de Windsor

« L’idée, a souligné Barb Zielinski, est de faire appel à une approche collaborative multidisciplinaire pour protéger les lieux de frai de différentes espèces sportives. »

Stephen Loeb, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en chimie supramoléculaire et sur les matériaux fonctionnels, a été invité à se joindre à l’équipe en raison de son expertise dans le domaine des structures chimiques. Le groupe cherchera à déterminer la structure chimique des phéromones des gobies et surveillera la concentration de celles-ci dans l’eau afin de les recréer et de les intégrer à des pièges destinés à attirer les femelles.

Ces pièges diffuseront également des enregistrements des cris sexuels des gobies mâles. Dennis Higgs a enregistré ces appels et a créé un piège équipé d’un haut-parleur sous-marin. Cela dit, selon lui, ces sons à eux seuls ne suffisent pas à attirer les femelles. Les membres du groupe estiment qu’une combinaison multisensorielle (phéromones et enregistrements de cris sexuels) pourrait constituer la meilleure approche.

« Nous ne nous débarrasserons jamais de tous les gobies, a précisé le biologiste, mais il pourrait s’agir d’un moyen efficace pour limiter leur population et freiner leur prolifération dans les cours d’eau intérieurs. »

Au dernier recensement, on a dénombré plus de neuf milliards de gobies uniquement dans le bassin ouest du lac Érié. Les gobies se nourrissent d’oeufs de poissons, tels que ceux de l’esturgeon jaune – une espèce dont les agents de conservation de la faune essaient actuellement d’assurer le repeuplement dans la rivière Detroit – tout en protégeant vigoureusement leurs propres oeufs contre les prédateurs. Plusieurs femelles peuvent pondre jusqu’à 10 000 oeufs en même temps dans un nid et, contrairement à d’autres espèces qui fraient une seule fois par année, elles peuvent se reproduire à répétition au cours d’une même saison.

Selon Lynda Corkum, le problème est aggravé du fait que les gobies se nourrissent au fond du lac : les contaminants qu’ils y consomment se retrouvent plus haut dans la chaîne alimentaire lorsqu’eux-mêmes servent de nourriture à d’autres poissons.
« Le gobie à taches noires est devenu une espèce dominante dans les Grands Lacs, a souligné Barb Zielinski. Cette invasion menace l’industrie de la pêche récréative et la survie des poissons indigènes. Les dommages qu’elle cause continueront de s’étendre, à moins que nous ne développions une approche ciblée de contrôle biologique dans des zones sensibles précises. »