Minding the gap

Un écart à combler

1 septembre 2005

Ce qu’il faut retenir peut-être du prix d’écriture « Les étoiles de l’innovation », c’est qu’il essaie modestement de combler l’écart de moyens qui se creuse sans cesse entre deux de nos plus importantes institutions : nos laboratoires de recherche et nos salles de nouvelles.

Je ne dis pas cela pour attirer la sympathie ou quoi que ce soit. Il reste que depuis cinq ou six ans, les labos ont eu la meilleure part. Et les médias d’information, à moins de se mettre rapidement à la page, risquent de rendre un bien mauvais service à la population en négligeant des sujets qui méritent à coup sûr de grands reportages.

Je m’explique. La Fondation canadienne pour l’innovation a été créée dans le but de faire fructifier l’argent des contribuables sous forme d’équipement scientifique et de bâtiments de laboratoire. Disons qu’elle n’a pas chômé... Rien que dans le domaine des sciences de la vie, voici une liste (très partielle) des immenses édifices neufs achevés récemment, ou qui le seront bientôt : deux nouveaux hôpitaux de recherche à Montréal; trois immeubles à l’Université de Toronto; deux chacune à Edmonton et à Calgary; et huit — vous avez bien lu!— à l’Université de la Colombie-Britannique. Je vous énumère ça de mémoire, mais j’allais oublier Guelph, et l’UQAM, et des pavillons de physique, de chimie, de génie, sans parler des ajouts et des agrandissements apportés aux installations en place.

Je pourrais parler aussi des contributions parfois imposantes des provinces et de l’élan de philanthropie envers les universités qui anime les Schulich et les Lazaridis de ce monde. Mais vous avez compris : la capacité scientifique a fait un bond spectaculaire au Canada.

Ce n’est pas nécessairement la faute de nos lecteurs et de nos auditeurs s’ils ne sont pas au courant. Comme en témoignait l’hiver dernier Christopher Waddell, professeur de journalisme à l’Université Carleton, devant un comité sénatorial enquêtant sur l’état précaire du journalisme canadien, nos salles de nouvelles ont été victimes de coupes sombres ces derniers temps.

Les bureaux d’Ottawa de Radio-Canada / CBC et de CTV ont à peu près la moitié de leur taille d’il y a 15 ans, même si les deux entreprises ont lancé entre-temps des réseaux d’information de 24 heures. Des trous plus grands à remplir, avec moins de pelles pour le faire. La toute-puissante Southam News n’est plus, remplacée par l’agence de nouvelles Canwest, une vraie peau de chagrin. Dans tout le pays, les médias locaux sont des plus en plus nombreux à renoncer au luxe d’une permanence aux affaires policières et juridiques. J’ai été moi-même, brièvement, journaliste à plein temps aux affaires environnementales pour la Gazette de Montréal. Une extravagance à l’ancienne, dirait-on aujourd’hui.

Ce qui me ramène — désolé d’avoir pris tant de détours — à l’utilité du prix d’écriture « Les étoiles de l’innovation. » À l’heure où tant de salles de nouvelles sont devenues des refuges sous-peuplés pour généralistes surmenés, il est important de nous rappeler, à nous autant qu’à nos publics, qu’il se passe quelque chose de gros, de très gros, en sciences au Canada; que cela se passe dans un contexte de concurrence mondiale absolument féroce, mais qu’on en voit les manifestations dans la plus proche cité universitaire; qu’il vaut la peine d’en parler, surtout avec les outils qui ont fait depuis toujours le succès du journalisme.

C’est ce qui m’a sauté aux yeux lorsque, président de notre petit jury, j’ai commencé à fureter dans les inscriptions au concours inaugural de cette année. Les reportages qui sortaient du lot étaient justement ceux qui fonctionnaient comme reportages, non comme du journalisme technique ou du prosélytisme béat.

Les meilleurs articles scientifiques sont l’oeuvre de journalistes qui savent utiliser la bonne vieille méthode, indémodable : lâcher le téléphone et aller voir sur place de quoi il retourne. Poser des tas de questions, surtout celles qui peuvent paraître idiotes (il vaut mieux les évacuer, celles-là, avant de se mettre à écrire). Noter soigneusement les réponses. Décrire avec une touche d’humanité les mobiles qui ont toujours alimenté l’innovation et la quête du savoir : la curiosité, la compassion, l’orgueil, la rivalité, l’appât du gain, le goût du beau, alouette... Les bons reportages sont toujours des histoires humaines.

C’est ainsi que notre petit jury a découvert, par exemple, les trésors de débrouillardise et de bonne humeur des patients aux prises avec la perte de mémoire. Ou les secrets immémoriaux des roches et des hauts-fonds de Terre-Neuve. Ou encore le vécu personnel des cerveaux qui oeuvrent au Perimeter Institute for Theoretical Physics. Ce dernier reportage, le plus long de tous, a été déclaré gagnant, après un âpre débat pour nous assurer que nous ne récompensions pas le volume au détriment du contenu.

Je persiste à voir un problème dans cet écart entre les moyens scientifiques du Canada, qui s’accroissent, et ses moyens journalistiques, qui s’amenuisent. Mais il ne s’agit pas d’une sentence à perpétuité. Le journalisme n’a jamais été subordonné à un milieu de travail. L’effort journalistique individuel, dûment encouragé et parfois même récompensé, peut aider nos lecteurs et nos auditeurs à suivre la cadence, malgré le rythme accéléré des découvertes.

Paul Wells est Chroniqueur politique principal, revue Maclean’s.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.