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Tête@tête avec Holger Herwig

Propos d'un historien militaire sur la guerre et son souvenir
28 juillet 2014
Dr. Holger Herwig

Dr Holger Herwig

Holger Herwig est l’un de nos plus grands experts en histoire militaire et en guerre moderne. Il est titulaire d’une chaire de recherche du Canada au Centre d’études militaires et stratégiques (CMSS) de l’Université de Calgary et auteur ou coauteur de plus d’une douzaine de livres dans son domaine. Un de ses plus récents projets est War, Memory and Popular Culture, un recueil d’essais dont la publication est prévue pour le printemps. L’idée en est venue il y a deux ans lors d’une conférence animée par lui-même et son corédacteur Michael Keren (titulaire d’une chaire de recherche du Canada en communication, culture et société civile à l’Université de Calgary), où des experts du monde entier ont traité de la commémoration des guerres, depuis les visites de champs de bataille jusqu’aux jeux informatiques et aux bandes dessinées. À l’approche du jour du Souvenir, Herwig nous explique pourquoi il y a des guerres que nous commémorons… et d’autres que nous aimerions mieux oublier.

InnovationCanada.ca (IC) : Qu’y a-t-il de différent dans la manière de commémorer les guerres aujourd’hui?

Holger Herwig (HH) : Cela ne se limite plus aux cimetières et aux monuments habituels. Différents médias sont de la partie : cinéma, poésie, architecture, même bande dessinée. On retrouve Captain America dans presque tous les conflits depuis la guerre d’Indépendance américaine. Des jeux vidéo mettent en scène des gardiens de la paix canadiens. On organise des visites de champs de bataille célèbres. Des étudiants canadiens découvrent les plages de Normandie et la crête de Vimy. Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Australiens se rendent sac au dos à la péninsule de Gallipoli, en Turquie, où tant des leurs ont trouvé la mort durant la Première Guerre mondiale.

IC : Sentez-vous un regain d’intérêt pour l’histoire militaire?

HH : Oui, surtout chez les jeunes. Pour eux, la Seconde Guerre mondiale est un souvenir de leurs grands-parents. Leurs parents ne leur ont pas parlé de la guerre, ou si peu. Au Canada, ils pensent que nous avons toujours été des gardiens de la paix en casque bleu, qui n’ont jamais tiré un coup de feu. Notre rôle de belligérant en Afghanistan est en train de changer cette image. Mais beaucoup sont encore très surpris d’apprendre que les Canadiens ont fait la guerre des Boers, les deux guerres mondiales et la guerre de Corée. Ils n’en reviennent pas quand on leur dit que leur pays, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, possédait la troisième marine au monde et que l’OTAN l’a chargé aussitôt de patrouiller l’Atlantique Nord pour contrer les sous-marins soviétiques.

IC : Alors, il y a de l’intérêt, mais aussi beaucoup d’ignorance?

HH : Malheureusement, oui. Nos écoles ne savent pas enseigner l’histoire du Canada, y compris son histoire militaire.

IC : Pourquoi est-ce si important?

HH : On peut dire que notre pays a gagné ses galons pendant la bataille de Vimy en avril 1917. Le corps expéditionnaire canadien a réussi là où les Britanniques et les Français avaient échoué. C’est là que nos soldats, commandés par des Canadiens, sont devenus de vrais combattants de première ligne, et non plus de la chair à canon pour l’empire britannique. Il faut que nos jeunes le sachent.

IC : Pourquoi certains faits d’armes sont-ils commémorés tandis que d’autres, comme la campagne de Corée, tombent dans l’oubli?

HH : Il y a les « bonnes » et les « mauvaises » guerres, sauf bien sûr pour les belligérants. La campagne de Corée était une mesure de paix des Nations Unies, jamais une guerre déclarée comme telle. D’abord, nous combattions les Nord-Coréens, puis tout à coup les Chinois, et en fin de compte, cela n’a rien donné. Les gens ont besoin de sentir qu’une guerre est utile et que la fin justifie la mobilisation et le sacrifice. Il n’y avait rien de tel en Corée.

IC : Alors, qu’est-ce qui distingue une guerre juste d’une guerre injuste?

HH : La guerre paraît juste lorsqu’on combat une atteinte concrète à sa sécurité et à son mode de vie. La population, le gouvernement et l’armée conviennent qu’il y a une menace claire et qu’il faut lui déclarer la guerre.

IC : Vues sous cet angle, comment doit-on juger les guerres actuelles en Irak et en Afghanistan?

HH : La guerre en Afghanistan est légitime. Les terroristes sont venus de là, ils ont été entraînés là et ils sont encore là. La guerre en Irak par contre est injuste. On a menti aux Nations Unies et au peuple américain : il n’y avait pas d’armes de destruction massive. C’est pourquoi cette guerre ne fait pas l’unanimité.

IC : Quel souvenir gardera-t-on de la guerre d’Irak et de ceux qui l’ont faite?

HH : On se souviendra des individus. Les Américains s’y prennent admirablement pour honorer le sacrifice de leurs soldats. Mais la guerre elle-même sera jugée comme une des mauvaises, à l’exemple du Vietnam.

IC : Quel est le mandat du CMSS et comment s’en acquitte-t-il?

HH : Notre mission est d’amener les Canadiens à mieux connaître leur armée et son rôle dans l’histoire. Nous avons maintenant des moyens technologiques sans précédent. Avec l’aide de la Fondation canadienne pour l’innovation, nous avons pu mettre nos étudiants à la fine pointe de la recherche, grâce à des liaisons électroniques avec les grandes bases de données de la défense et des affaires étrangères. On est loin du temps où je faisais ma dissertation à la machine à écrire, avec de la colle et des agrafes à portée de main.

IC : Votre carrière vous a réservé de belles surprises, comme cette invitation de James Cameron, l’illustre réalisateur de Titanic. Comment est-ce arrivé?

HH : Je travaillais à un livre avec le directeur du CMSS, David Bercuson, sur le naufrage du Bismarck, navire de guerre allemand de la Seconde Guerre mondiale. Cameron, un fervent de plongée sous-marine, a entendu parler de notre livre et nous a invités à nous joindre à une équipe qui allait filmer l’épave du Bismarck pour un documentaire télévisé.

IC : Et comment avez-vous trouvé cela?

HH : Cameron, un véritable bourreau de travail, a été tout à fait charmant avec nous, sans doute parce que nous sommes deux vieux historiens. Bien franchement, de me trouver là à analyser toutes ces images ramenées du fond de l’Atlantique par deux sous-marins de poche qui ont plongé six fois en tout à 4 850 mètres, cela a été une des plus belles expériences de ma vie.

Pour mieux connaître l’histoire du Bismarck, surveillez au Discovery Channel les dates de diffusion du documentaire James Cameron’s Expedition: Bismarck.

Et voyez ce que vous pouvez faire le 11 novembre en l’honneur des hommes et des femmes qui ont combattu pour notre pays sur le site des Anciens Combattants Canada.

Premier affichage : 11 novembre 2008