i2eye with Senator Wilbert Keon

tête@tête avec le Sénateur Wilbert Keon

Un bel avenir pour la recherche sur les maladies du cœur
1 mai 2007
Docteur en médecine, chirurgien et cardiologue, premier Canadien à greffer un cœur artificiel, fondateur de l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa, officier de l’Ordre du Canada, Wilbert Joseph Keon a certes un parcours impressionnant. Dans les années 60, il met au point une technique révolutionnaire de rétablissement du flux sanguin durant un grave infarctus. D’abord contestée, voire dénigrée par le corps médical, sa méthode sauve aujourd’hui des vies tous les jours. En 1990, alors directeur général de l’Institut de cardiologie, le docteur Keon est invité à siéger au Sénat, où il se consacre avec passion, depuis, à l’amélioration des soins de santé. Habitué des salles d’opération et de l’arène politique, il a une connaissance intime de la recherche canadienne sur le cœur que bien peu de gens peuvent se vanter d’avoir. Il a bien voulu nous accorder l’entrevue suivante.
 

InnovationCanada.ca (IC) : Qu’est-ce qui vous a amené à la cardiologie et à la chirurgie cardiaque ?

Sénateur Keon (SK) : À la faculté de médecine, quand j’ai été confronté pour la première fois à la pathologie et aux causes de tant de décès liés aux maladies du cœur, je me suis dit qu’il devait y avoir moyen d’en enrayer la plupart. J’étais convaincu que nous pourrions en faire beaucoup au cours d’une vie professionnelle. Je n’avais aucun doute quant à mon choix de carrière.

IC : Vous êtes réputé au Canada et dans le monde entier pour vos travaux sur les maladies du cœur. Que pensez-vous de l’état actuel de la recherche en ce domaine au Canada ?

SK : Je suis enchanté de ce que je vois. Nous disposons d’une somme de savoir sans précédent, et d’un grand nombre de brillants hommes et femmes de science. Le problème est de les financer, surtout par des fonds d’exploitation. La recherche coûte cher, mais il n’y a aucun doute que les acquis scientifiques dans le domaine cardiovasculaire sont meilleurs que jamais.

IC : Où nous situons-nous par rapport au reste du monde ? Sommes-nous dans le peloton de tête ou faisons-nous du rattrapage ?

SK : Nous sommes dans le peloton de tête, absolument. Les États-Unis, je pense, ont toujours été premiers. Ils ont toujours fait d’énormes investissements. Or, pour la première fois, ils ne les ont pas augmentés l’an dernier. Pour notre part, nous augmentons graduellement notre mise. Et pour la recherche cardiovasculaire, outre les fonds versés par des organismes fédéraux de financement de la recherche comme les IRSC et la FCI, nous pouvons compter sur des organismes caritatifs comme la Fondation des maladies du cœur et d’autres ONG qui prêtent leur concours, de sorte que le portrait global est plutôt encourageant.

IC : Quel genre de recherche fait-on actuellement au Canada, ou quel genre retient plus particulièrement votre attention ?

SK : Il se fait beaucoup de recherche, depuis la nanotechnologie la plus élémentaire jusqu’à la biologie moléculaire et la génétique, à l’aide surtout maintenant d’outils comme les puces génétiques*. Et bien sûr, nous avons d’excellents essais cliniques en médecine cardiovasculaire.

*La nanotechnologie, qui applique à différentes fonctions des composés de taille atomique, est vue comme un moyen de pratiquer la chirurgie depuis l’intérieur du corps. De minuscules robots seront un jour mobilisés pour vaincre des maladies du cœur, par exemple. La recherche génétique influe déjà sur le monde de la médecine. Certaines maladies sont dues à une activité anormale des gènes. En déchiffrant la séquence des unités élémentaires de notre ADN, on a pu mettre au point des « puces génétiques », munies à leur surface de milliers de fragments d’ADN. Au contact d’un échantillon de tissu humain, la puce active certains gènes et en laisse d’autres en dormance, livrant ainsi des indices du problème à cerner.

IC : La recherche cardiaque au Canada s’intéresse-t-elle aux questions de mode de vie ? On parle beaucoup de la forme physique des gens et de ses conséquences éventuelles.

SK : Oui, c’est un sujet omniprésent. En fait, mon travail actuel au Canada porte justement sur les déterminants de la santé. La plupart n’ont rien à voir avec le système. Ce que je prêche, c’est d’essayer de devancer le problème. Les maladies du cœur et le cancer chez les jeunes sont tragiques à tout point de vue, parce qu’on peut les prévenir en grande partie. Les coûts sont énormes dans le cas d’un jeune enfant : voici une personne à l’espérance de vie écourtée, à la productivité nulle peut-être. C’est terrible quand on y pense un peu. Mais si on prévient la maladie, la personne peut espérer vivre une vie normale en bonne santé, et apporter sa pleine contribution à la société. En prévention, c’est le domaine cardiovasculaire qui offre les plus grandes promesses.

IC : En recherche médicale, certaines découvertes passent vite du labo au chevet des malades, tandis que des techniques comme celle des puces génétiques peuvent mettre du temps à trouver des applications pratiques [prédire le risque de maladie cardiaque, déceler des problèmes chez les gens qui ne présentent pas encore de symptômes, découvrir de nouveaux remèdes, etc.]. Peut-on dire la même chose de la recherche sur le cœur ?

SK : Bien sûr. D’ailleurs, une énorme partie de la recherche porte sur les médicaments du cœur. La découverte d’un médicament ou d’un produit chimique efficace au labo n’est que la première étape; il faut passer ensuite toutes celles de l’approbation, de la commercialisation, etc., ce qui peut prendre environ 25 ans. Ces choses-là ne se font pas du jour au lendemain. Le public ne comprend pas toujours cela.

IC : Une dernière question. Est-il juste de dire que vous êtes un pionnier de la recherche sur les maladies du cœur au Canada et dans le monde ? Qu’est ce que cela vous fait ?

SK : À vrai dire, cela me fait beaucoup de bien. C’est curieux, je reçois beaucoup d’attention pour mes travaux sur les cœurs artificiels et les greffes cardiaques, mais ma plus grande contribution, à mon avis, s’est amorcée dans les laboratoires de Harvard et s’est poursuivie à mon retour à Ottawa. J’avais découvert comment brancher un patient sur un cœur-poumon artificiel et rétablir la circulation sanguine en pleine crise cardiaque aiguë, ce qui était une hérésie à l’époque. Les gens n’y croyaient pas. Je me souviens d’avoir présenté mes résultats devant l’American Heart Association au début des années 70. Les grands bonzes de la médecine pensaient que j’étais fou. C’est pourtant une procédure standard aujourd’hui.