i2eye with neuroscientist Karim Nader

tête@tête avec le neuroscientifique Karim Nader

Guérir par la modification des souvenirs
24 juillet 2007
© Owen Egan

Nous avons tous des souvenirs embarrassants ou pénibles que nous voudrions effacer. Et si c’était possible ? Karim Nader, chercheur à McGill, en est capable, ou du moins il peut éliminer leur effet traumatisant. En 2000, il a révolutionné l’étude de la mémoire en démontrant que les souvenirs n’étaient pas parfaits et qu’on pouvait rendre inoffensifs les plus pénibles d’entre eux. Il est possible de vaincre un traumatisme en en modifiant le souvenir. Les travaux de Nader ont inspiré le film L’éclat éternel de l’âme immaculée, où les deux personnages (joués par Jim Carrey et Kate Winslet) effacent de leur mémoire tout souvenir de leur relation tumultueuse. Plus tôt cette année, la revue Forbes a mis Nader dans sa liste des 10 révolutionnaires qui pourraient changer la face du monde. Nous avons demandé au chercheur de livrer ses impressions sur l’art de faire et de défaire les souvenirs.

InnovationCanada.ca (IC) : Comment les souvenirs fonctionnent-ils ? Comment se fait-il qu’on puisse les changer ?

Karim Nader (KN) : Lorsqu’on acquiert un souvenir, il n’est pas emmagasiné instantanément dans le cerveau, il faut quelques heures pour que se stabilisent les nouvelles connexions entre les neurones. On pensait auparavant qu’un souvenir, une fois emmagasiné, restait fixé dans le cerveau. Ce que j’ai montré, c’est que lorsqu’on se rappelle un souvenir, il peut se « dés-emmagasiner » et doit alors être ré-emmagasiné dans le cerveau.

Imaginons une personne souffrant du syndrome de stress post-traumatique. Son thérapeute lui demande de décrire ce qu’elle a vécu. Le rappel lui-même ramène le souvenir à l’état instable qu’il avait avant d’être fixé. Si nous pouvons l’empêcher d’être ré-emmagasiné, alors en principe nous pouvons guérir le syndrome. Mais même si on pouvait se débarrasser de ces souvenirs, il ne serait pas bon de les effacer entièrement. Il y a beaucoup de gens qui souffrent du syndrome depuis 20 ou 30 ans. Imaginez leur désarroi s’ils ne se souvenaient plus de rien tout à coup.

IC : Si la solution des traumatismes n’est pas là, où la trouve-t-on alors ?

KN : Les souvenirs ne sont pas en un seul endroit déterminé du cerveau. Celui-ci dispose l’information en différents endroits, de sorte qu’une région s’occupe des choses conscientes tandis qu’une autre peut s’occuper par exemple des aspects émotifs d’une expérience vécue. Le rappel d’un souvenir fait donc qu’on doit restaurer ensuite son contenu objectif, et aussi les émotions qui s’y rattachent. Si on arrive à bloquer la restauration dans la mémoire affective, alors on peut désamorcer la charge douloureuse du syndrome, et laisser uniquement une conscience neutre des faits vécus. Il existe d’ailleurs un médicament qui fait exactement cela.

IC : En quoi cette recherche est-elle si importante ?

KN : Pour commencer, les répercussions sont nombreuses. Tous les troubles psychopathologiques, comme le syndrome de stress post-traumatique, l’épilepsie, la névrose obsessionnelle ou les toxicomanies, tous ces troubles ont à voir avec des connexions mal faites dans le cerveau. Théoriquement, on pourrait en traiter un grand nombre. Si on arrivait à bloquer le rétablissement du circuit qui cause la manie obsessive, on pourrait ramener le sujet à un niveau où il est moins obsessionnel. Ou bien on pourrait reconfigurer le circuit qui a subi des attaques d’épilepsie à répétition de façon à hausser le seuil auquel se déclenchent les crises. Enfin, il existe des données probantes démontrant qu’il est possible de bloquer le retour de l’état de manque chez les toxicomanes.

En second lieu, c’est tellement contraire à l’idée qui a dominé pendant si longtemps les courants de pensée dans ce domaine. Mes travaux ont fait sursauter les spécialistes de ce domaine : « D’où ça sort, cette affaire-là, tout à coup ? » Personne ne travaille vraiment là-dessus et la seule raison de ma découverte est que la mémoire n’était pas mon domaine d’étude [NDLR : ses recherches portaient au début sur la peur], alors j’y arrivais sans idées reçues. J’ai vraiment ébranlé les fondements d’une discipline très élémentaire et dogmatique de la science neurologique et je trouve ça très excitant. Pour la première fois en 100 ans, on voit apparaître de nouveaux modèles de la mémoire au niveau physiologique.

IC : Avez-vous déjà traité avec succès la mémoire humaine ?

KN : Il y a eu cette femme traumatisée après avoir été violée par un médecin à l’âge de 14 ans. Elle n’en a pas soufflé mot pendant des dizaines d’années. Après notre traitement, elle était capable d’en parler à l’émission de télévision 60 Minutes. Les gens sur le plateau n’en revenaient pas de la voir étaler autant de détails. Voilà une femme qui éteignait la lumière pour se déshabiller devant son mari tellement elle était perturbée. Une fois traitée, voici qu’elle peut « se vider le cœur » devant des centaines de millions de téléspectateurs !

Ce cas montre bien que si on comprend les mécanismes du cerveau, on peut intervenir en thérapie avec une précision chirurgicale. Tous les souvenirs de cette femme étaient intacts, nous n’en avons pas effacé un seul. Ce que nous avons fait, c’est empêcher le souvenir pénible de prendre toute la place. Voilà ce que nous essayons de faire, empêcher les souvenirs de réduire les gens à l’impuissance, les transformer en simples mauvais souvenirs avec lesquels on peut composer et vivre normalement.

IC : Qu’avez-vous pensé du film L’éclat éternel de l’âme immaculée ?

KN : Je trouve que pour une fois, la science et la vie valent mieux que l’art. Le film montre une situation extrême qui tourne mal, de toute évidence. Loin de tout effacer, nous essayons plutôt d’être sélectifs dans le genre de souvenirs que nous voulons bloquer et restituer.

IC : La revue Forbes vous a placé dans sa liste sélecte de « 10 personnes qui pourraient changer le monde ». Comment cela vous a-t-il touché au plan personnel ou professionnel ?

KN : Eh bien, j’ai pris congé ce jour-là. Je regardais mon Blackberry et je me disais : « Wow, tu parles d’un courriel ! » C’était fantastique. En même temps, je me sentais bien petit. C’est le genre de chose à laquelle je n’aurais jamais pensé. Encore aujourd’hui, j‘ai du mal à y croire. Je me suis donc replongé dans mon boulot.

Ça ne m’a pas touché tellement au plan professionnel. J’espérais que tout ce beau monde voudrait me financer à titre privé et que je pourrais passer ma vie à faire des expériences au lieu de demander des subventions, mais ça ne s’est pas produit encore [rires].

Pour plus d’information, lisez l’article « Apprivoiser les traumatismes » dans le magazine en tête de l’université McGill.

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