i2eye with neuroscientist Daniel Levitin

tête@tête avec le neuroscientifique Daniel Levitin

Quand la musique s'empare du cerveau... Daniel Levitin passe ses journées à étudier comment le cerveau réagit à la musique
13 novembre 2007
Professeur agrégé à l’Université McGill, directeur du Laboratory for Music Perception, Cognition, and Expertise, Daniel Levitin passe ses journées à étudier comment le cerveau réagit à la musique. Sa démarche scientifique est le prolongement naturel d’une brillante carrière de réalisateur de disques pour des vedettes comme Stevie Wonder et The Grateful Dead. En 1990, il a troqué le studio d’enregistrement pour le labo de recherche, la création de la musique pour l’étude de ses substrats nerveux (les structures cérébrales qui sous-tendent un comportement spécifique). En 2006, il a démystifié la relation complexe entre neuroscience et musique dans un livre à succès intitulé This Is Your Brain on Music: The Science of a Human Obsession. À la fois « faiseur » de musique et savant, il a bien voulu nous faire part de ses points de vue uniques en la matière.
 

InnovationCanada.ca (IC) : Comment êtes-vous passé de la réalisation de disques à l’étude du cerveau?

Daniel Levitin (DL) : Je trouvais que le milieu se détériorait. Il devenait plus difficile aux talents de percer. L’industrie de la musique visait davantage le profit immédiat que l’épanouissement des artistes.

Entre-temps, j’avais commencé à enseigner la réalisation de disques à Stanford, parce que je voulais léguer quelque chose à la génération suivante. Nous avons eu des conférenciers intéressants, comme Sandy Pearlman, qui a réalisé un album pour The Clash et qui a été gérant de Black Sabbath, Bernie Taupin, le parolier d’Elton John, puis Robert Lamm, un membre fondateur du groupe pop Chicago. En donnant mon cours, je me suis aperçu que j’aimais côtoyer les cerveaux universitaires, et que ce serait une façon agréable d’employer mon temps.

IC : Comment la musique agit-elle sur le cerveau?

DL : Le cerveau comprend une sorte de siège du plaisir, qui s’active lorsqu’on gagne beaucoup d’argent, par exemple, qu’on prend de la cocaïne ou qu’on atteint un orgasme. On le savait depuis des années, mais j’ai découvert avec mon collègue Vinod Menon de la Faculté de médecine que cette partie du cerveau réagit aussi à la musique agréable. Les gens disent volontiers qu’ils aiment la musique, mais on est surpris quand même quand on la voit littéralement jouer sur une image cérébrale.

IC : Vous écrivez dans votre livre que le seul moyen d’obtenir un son plaisant d’un accordéon est de le jeter au feu. Comment fait-on pour évaluer la « musique agréable »?

DL : [rires] En fait, j’aime bien l’accordéon. Il y a des gens qui détestent la cornemuse, comme d’autres adorent la mandoline. Il peut s’agir d’une influence culturelle, ou d’une association d’enfance avec une chanson préférée où cet instrument jouait. Ou encore, une brute vous tapait dessus au camp d’été pendant qu’un accordéon jouait et depuis ce jour-là, vous n’aimez pas l’instrument.

La physiologie de l’oreille entre aussi en jeu. Le pavillon, cette partie charnue qui dépasse de la tête, filtre le son un peu comme les verres fumés filtrent la lumière, en laissant passer certaines longueurs d’onde plus que d’autres. À cause de ce filtrage, le son de l’accordéon peut donc ne pas être le même pour vous que pour moi, être agréable à quelqu’un et désagréable à quelqu’un d’autre.

IC : Est-ce que les goûts personnels ont quelque chose à voir?

DL : Pourquoi une personne aime-t-elle la nourriture épicée et une autre non? On relève ces différences de goût individuel dans le monde entier. On ne connaît pas encore la neuroscience du jugement esthétique, mais on y travaille.

IC : La science peut-elle expliquer pourquoi une chanson nous reste dans la tête?

DL : On a décrit le phénomène comme une sorte de démangeaison cognitive, que le cerveau « gratte » en faisant jouer et rejouer la chanson. Des changements neurochimiques entrent également en jeu, de sorte que votre état empire si vous êtes angoissé ou tendu, ou si vous prenez certains médicaments. Par contre, d’autres médicaments peuvent l’améliorer. Puisque que l’obsession d’une chanson peut même empêcher des gens de dormir ou de travailler, on a conçu une catégorie de médicaments qui détendent le circuit nerveux et réduisent le risque que la chanson se répète indéfiniment dans votre tête.

IC : Vous insistez pour utiliser de la musique réelle, et non des sons électroniques abstraits, dans vos recherches. Est-ce qu’un rap à la Busta Rhymes sert mieux vos desseins qu’un classique de Bach, par exemple?

DL : La rigueur expérimentale exige une certaine équivalence. Auparavant, on faisait jouer le même morceau à tout le monde, mais qu’arrive-t-il si vous détestez la musique classique et que je vous pose des questions difficiles pendant une heure en vous faisant écouter Beethoven? Je doute de la valeur scientifique de vos réponses. Aujourd’hui, on s’autorise plus de liberté à cet égard, sans pour autant compromettre la rigueur. Chacun peut par exemple apporter sa propre musique et établir ses propres paramètres. Selon votre sujet, l’expérience peut donc pencher davantage vers [le rappeur] Ludacris que vers [le compositeur et pianiste virtuose] Franz Liszt.

IC : Qu’entrevoyez- vous pour la recherche sur la musique et le cerveau au cours des cinq prochaines années?

DL : Je ne sais pas trop pour les cinq prochaines années, mais je pense que de notre vivant, nous comprendrons mieux la relation entre les gènes, le développement du cerveau et la cognition. Nous saurons mieux de quoi est faite la musique et comment ses éléments sont représentés dans le cerveau.

Et je parierais que ces connaissances viendront en majeure partie du Canada, parce que nous sommes à l’avant-garde de la recherche dans ce domaine depuis un quart de siècle, plus longtemps que quiconque en fait. Nous avons un riche bagage d’innovation en neuroscience de la musique, et je suis ravi d’y contribuer.

Soyez témoins d’une discussion entre Daniel Levitin et David Byrne, tirée de la revue SEED (Site anglophone).