i2eye with astronomer Russ Taylor

tête@tête avec l'astronome Russ Taylor

Au delà de l'infini : regard sur l'univers, un atome à la fois
24 juillet 2007

Les rêves ne se réalisent pas toujours, surtout les rêves tellement grands qu’ils englobent littéralement l’univers entier. Or, pour Russ Taylor, directeur du département de physique et d’astronomie à l’Université de Calgary, la création du Grand réseau d’astronomie millimétrique d’Atacama, plus communément appelé télescope ALMA (Atacama Large Millimeter Array), vient concrétiser un de ces rêves grandioses.

C’est l’un des plus ambitieux projets qu’on ait vus en astronomie. L’idée d’y associer le Canada a vu le jour à la fin des années 1990, lorsque Taylor et un groupe de collègues se sont réunis pour discuter de l’avenir à long terme de la radioastronomie canadienne.

Des scientifiques des États-Unis, du Mexique, du Chili, de 11 pays d’Europe, de Taïwan et du Japon se sont aussi joints au projet, évalué à un milliard de dollars. Le télescope est situé dans le désert montagneux d’Atacama, au nord du Chili, l’endroit le plus sec au monde. Sa construction a débuté en 2003 et on prévoit être en mesure d’y faire les premières observations scientifiques dès 2010.

Nous nous sommes entretenus avec M. Taylor au sujet de ce réseau d’antennes extrêmement puissant (10 fois plus que le télescope spatial Hubble) et d’autres projets susceptibles de marquer l’avenir de l’astronomie mondiale.

InnovationCanada.ca (IC) : Pourquoi le télescope ALMA est-il si important ?

Russ Taylor (RT) : C’est le premier à exploiter les longueurs d’ondes millimétriques et submillimétriques. Il nous permettra d’observer le cosmos avec plus de précision que jamais, et même d’avoir un aperçu de la formation de l’univers juste après le Big Bang. Nous pourrons étudier la naissance d’étoiles et de galaxies jusque-là indétectables. Et grâce à Internet, les non-initiés pourront suivre eux aussi les découvertes d’ALMA. La connaissance de l’univers se répandra à mesure dans les maisons, les écoles et les bureaux du monde entier.

IC : Qu’est-ce donc qui inspire un si vaste projet ? Des œuvres de fiction?

RT : C’est bien mieux qu’une œuvre de fiction parce que c’est vrai. C’est très excitant pour moi de prendre part à un projet qui repousse les frontières du savoir. C’est ce qui fait d’ailleurs tout l’intérêt de l’espèce humaine, cette curiosité qui nous anime naturellement.

IC : Que verrez-vous lorsque le télescope sera enfin terminé en 2012 ?

RT : Nous savons à quoi nous attendre, mais nous ne pouvons pas en être sûrs. Si nous avons bien saisi la genèse de l’univers, nous devrions observer l’évolution de la matière primitive faite d’hydrogène et d’hélium vers les éléments complexes nécessaires à l’apparition de la vie. Nous serons tous très surpris si nous ne voyons pas l’évolution de la poussière stellaire et des molécules originelles. Mais quand on met au point un télescope puissant, on voit souvent des choses inattendues. C’est ce qui rend l’astronomie si passionnante. Comment savoir à l’avance ce qu’on va trouver dans l’infini de l‘espace?

IC : Pourquoi est-il si important que le Canada participe à ce projet ?

RT : C’est un projet international unique en son genre. Vous en êtes ou vous n’en êtes pas. Il n y a pas d’entre-deux. Si vous voulez être à la pointe des recherches sur l’origine et l’évolution de l’univers, vous devez faire partie de ce projet. C’est ce qui motive des gens comme moi un peu partout au Canada. Nous allons simplement passer à côté du progrès de l’astronomie mondiale si nous ne sommes pas là. Ce genre de télescope est unique. Il faut le monter de toutes pièces. Vous ne pouvez pas aller l’acheter au magasin. C’est de l’innovation d’un bout à l’autre. En étant partie prenante, nous allons acquérir un savoir-faire industriel qui nous rendra compétitifs dans la communauté mondiale de la haute technologie.

IC : Le Canada joue-t-il un rôle important ?

RT : Un rôle très important. Nous construisons tout un jeu de récepteurs sans lequel le télescope ne pourrait pas fonctionner. Il y a aussi trois équipes, une au Canada, une aux États-Unis et une en Europe, qui mettent au point les logiciels capables de gérer le débit phénoménal de données qui nous viendra de l’espace.

IC : Quelle incidence ALMA aura t il sur l’avenir de l’astronomie canadienne ?

RT : Une génération entière d’astronomes grandira en sondant l’univers avec ce formidable outil, qui ouvrira un champ de questionnement et de recherche dont nous n’avons pas idée encore. Si nous passons à côté de projets comme ALMA, nos jeunes chercheurs s’en iront ailleurs. Heureusement, ce n’est pas le cas. Nous gardons chez nous cette génération de jeunes gens absolument brillants, qui vont mettre le Canada sur la carte du monde. Des scientifiques canadiens seront parmi les premiers capables de répondre à certaines questions pour le bien de l’humanité.

J’ai 54 ans. J’en aurai 59 à peu près quand le télescope sera achevé. J’aurai donc la chance de l’utiliser. C’est fantastique! Mais ce qui est encore mieux, c’est de voir autour de moi tout ce groupe de jeunes scientifiques qui se passionnent pour ce projet et qui veulent bâtir leur carrière autour de lui. Toute leur vie se déroulera sous l’influence du télescope ALMA.

IC :Qu’arrive-t-il après ALMA ? Quelle est la prochaine étape dans l’évolution du télescope ?

RT : Le prochain télescope de grande envergure construit par la communauté internationale sera le SKA (Square Kilometre Array), qui occupe une grande place dans le prochain plan décennal de la Société canadienne d’astronomie. Il est encore plus gros, vraiment plus gros. Il servira à observer l’univers avant la création des étoiles. ALMA pourra observer la formation des premières étoiles et galaxies. Le SKA verra encore plus loin, à l’« âge des ténèbres » puisqu’il n’y avait pas encore de lumière. On confine ici au spirituel. À observer l’univers de la sorte, on en vient à se demander quelle place on y occupe. On parle ici de l’aube de la création, de l’avènement de la lumière!

IC : Est-il juste de dire qu’ALMA est un fait saillant de votre carrière ?

RT : C’en est tout un. On peut dire qu’il y a un avant-ALMA, comme il y aura un après-ALMA. J’ai toujours rêvé d’être astronome, d’étudier l’univers. Je ne me rappelle pas une époque où je n’en rêvais pas.