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Comment la neuroscience perce les mystères de la mémoire et du cerveau vieillissant, d'après notre « homme de 20 millions de dollars »
16 septembre 2009

Bruce McNaughton fait partie de l’élite mondiale des neurosciences. Il est réputé pour ses travaux d’avant-garde sur la façon dont le cerveau humain emmagasine, traite et transforme l’information. Natif d’Ottawa, il est revenu au Canada il y a un an après avoir séjourné plus d’un quart de siècle aux États-Unis, la plupart du temps à l’Université de l’Arizona. Il est maintenant attaché à l’Université de Lethbridge, en Alberta, où se trouve le Canadian Centre for Behavioural Neuroscience (CCBN), un des plus grands centres canadiens d’étude du cerveau.

Ce « retour au bercail » dont on a fait grand cas est le fruit de la plus généreuse subvention de recherche accordée au Canada : une bourse Polaris de 10 millions de dollars pour 10 ans décernée par l’Alberta Heritage Foundation for Medical Research, qui atteindra le double grâce à des fonds de contrepartie. McNaughton a passé la dernière année à assembler une équipe internationale de scientifiques qui l’aidera à faire avancer des recherches prometteuses pour les victimes de la maladie d’Alzheimer et d’accidents cérébro-vasculaires et pour quiconque perd la mémoire en raison de son âge.

InnovationCanada.ca (IC) : Depuis votre retour au Canada, on vous vante comme étant l’« homme de 20 millions de dollars ». Qu’est-ce que cela vous fait?

Bruce McNaughton (BM): Au début, je trouvais cela désagréable, mais j’ai fini par y voir des aspects positifs. Cela montre aux jeunes qu’on peut réussir dans les sciences et même se faire un nom. Si des chanteurs et des joueurs de baseball sont payés 20 millions de dollars, pourquoi pas un neuroscientifique?

IC : Pourquoi avez-vous quitté le Canada au début?

BM : En bref, disons à défaut de d’excellents débouchés.

IC : Alors pourquoi êtes-vous revenu?

BM : Le financement garanti à long terme de la bourse Polaris y est certainement pour beaucoup. Il y a tellement de subventions qui ne durent que deux ou trois ans, de sorte qu’il est difficile de réunir et de garder la masse critique de savoir-faire nécessaire pour progresser. Mais c’est aussi parce qu’il y avait déjà ici au CCBN un noyau croissant de neuroscientifiques sérieux avec lesquels je savais que je pouvais travailler.

IC : Votre retour marque un gain net de capital intellectuel. Ne craignez-vous pas que ce gain soit paralysé par la récession?

BM : Tout va être paralysé pendant un bout de temps. Mais depuis septembre dernier, nous avons profité de nos fonds Polaris pour recruter quatre chercheurs prometteurs aux États-Unis, au Japon et en Europe. Un très bon coup pour nous. C’est donc cinq d’entre nous qui n’auraient pas été là autrement.

IC : Le Canada est-il vraiment en mesure d’attirer les meilleurs éléments?

BM : Nous avons quelques avantages, surtout en recherche neuroscientifique, où des Canadiens ont fait des découvertes historiques marquantes, notamment au sujet des cellules souches neuronales. Mais comme je le dis souvent, on n’en fait pas assez pour attirer les étudiants étrangers. Ils sont pénalisés par d’énormes frais de scolarité, ce qui nous désavantage par rapport aux États-Unis, par exemple, où ils peuvent en être dispensés. Si nous voulons attirer des ressources intellectuelles capables de supporter nos systèmes de sciences et d’éducation au cours des 30 prochaines années, alors nous devons faire davantage pour amener des gens de ce calibre et les garder chez nous.

IC : Vous êtes surtout connu pour vos travaux de pointe sur la façon dont le cerveau acquiert les connaissances et construit les souvenirs, et sur la détérioration de cette faculté avec l’âge. Quelles sont les percées les plus importantes que vous ayez faites?

BM : Si je peux m’attribuer le mérite de quelque chose, c’est d’avoir aidé à mettre au point des techniques qui permettent d’observer comment le cerveau crée sa propre réalité… sa propre mappemonde interne. Il fallait pour ce faire trouver le moyen d’enregistrer l’activité de beaucoup, beaucoup de cellules du cerveau à la fois, parce que celle d’un ou deux neurones seulement ne permet pas de décoder ce qui est traité par l’activité collective de centaines et de centaines de cellules cérébrales.

IC : Comment se fait-il qu’en vieillissant, nous avons des trous de mémoire, nous trouvons plus difficile d’assimiler des choses nouvelles, comme apprendre à jouer d’un instrument ou acquérir une nouvelle langue?

BM : Nous savons désormais, en partie grâce aux travaux dont j’ai fait partie, que s’altère avec l’âge le mécanisme cérébral qui modifie la force synaptique, et c’est le changement de la force synaptique qui détermine comment se fixe la mémoire. Ainsi nous avons appris, au niveau physiologique, que se produisent dans le cerveau âgé des changements précis dans la façon dont les synapses sont modifiés par l’expérience. Des essais cliniques de certains médicaments ont montré qu’on pouvait au moins améliorer ces changements.

IC : Mais devons-nous absolument guérir cette détérioration de la mémoire qui vient avec l’âge?

BM : C’est un très bonne question. Il y a une limite à la quantité de connaissances que peut contenir un cerveau d’une certaine taille. À l’âge de 30 ans, nous avons probablement acquis tous les aspects les plus importants du savoir nécessaire à la survie. Certains pensent que la dégradation progressive de notre capacité d’emmagasiner de l’information neuve est une façon d’optimiser la structure synaptique du savoir qui s’est élaborée plus tôt dans la vie. Il y a du vrai là-dedans, je crois. Mais il est vrai aussi que certaines connaissances acquises avant 30 ans deviennent désuètes, et que nous devons assimiler de nouvelles choses, en matière technologique notamment, pour être capables de fonctionner passé l’âge de 50 ans.

IC : Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le fait de rentrer au Canada?

BM : La neige. J’ai adoré l’Arizona. C’est une sorte de paradis. Mais j’aime bien le ski de fond et le cycle des saisons. Tout cela me manquait.