Ice tracker

Sur la piste des glaces

La science climatique moderne peut-elle aider à localiser les navires disparus de sir John Franklin?
17 décembre 2008
Bloquée dans la glace, une des quatre bouées de
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Bloquée dans la glace, une des quatre bouées de surveillance recueillera diverses données, des niveaux de nutriments aux températures de l'eau
Bruno Tremblay

La disparition du HMS Terror et du HMS Erebus, deux navires partis d’Angleterre en 1845 pour chercher un passage est-ouest dans l’Arctique, nous hante encore aujourd’hui. Cette expédition est la pire tragédie survenue aux premiers explorateurs partis à la découverte d’une route de commerce mondial plus courte par le passage du Nord-Ouest.

L’environnement arctique hostile qui a englouti les navires de sir John Franklin représente encore un défi pour les explorateurs d’aujourd’hui. Il est vrai que nous pouvons nous frayer un chemin à travers les floes (glaces flottantes) avec des bateaux beaucoup plus robustes et puissants que ses voiliers. Le légendaire explorateur du 19e siècle aurait sûrement envié notre capacité de naviguer dans cette vaste région et de la cartographier grâce aux données transmises par des satellites en orbite. De tels outils modernes auraient peut-être même pu empêcher Franklin et ses 129 hommes de périr.

Et pourtant, plus de 160 ans après la tragédie, nous commençons seulement à comprendre les changements climatiques et glaciologiques qui se produisent dans l’Arctique d’une saison à l’autre. Cette information pourrait indiquer où chercher les vestiges de ces navires naufragés.

C’est ici qu’entre en jeu Bruno Tremblay, expert en sciences atmosphériques de l’Université McGill, à Montréal. Tremblay trace l’évolution du climat de l’Arctique. Il a installé à des endroits clés des bouées de surveillance perfectionnées qui recueillent des données sur les courants, la température de l’eau, les niveaux de nutriments, les sons sous-marins révélant les tensions internes de la glace, etc.

« Je m’intéresse au climat de l’Arctique, celui du présent comme du futur, explique-t-il. J’examine surtout les facteurs de variabilité comme la superficie, l’épaisseur ou le mouvement de la glace marine. » Ces facteurs sont ensuite intégrés à un modèle informatique complexe qui offre une description précise du comportement de la glace.

En utilisant la méthodologie de modélisation climatique qui lui permet d’anticiper les tendances futures, Bruno Tremblay est aussi en mesure de scruter le passé. En fait, il aimerait déterminer les conditions qui prévalaient dans la région lors du dernier voyage de Franklin en 1845. De telles données pourraient aider à résoudre le mystère du lieu de ces naufrages.

D’après des messages laissés par l’équipage, la dernière fois que l’on a vu les navires, ils étaient bloqués par les glaces au large de la côte nord-ouest de l’île du Roi-Guillaume. Une théorie, fondée sur des exemples d’autres navires pris dans les glaces et découverts à des milliers de kilomètres de l’endroit où ils avaient été vus, veut que l’Erebus et le Terror aient dérivé avec les floes et les icebergs, et aient peut-être même quitté l’archipel arctique canadien pour aboutir dans l’Atlantique Nord.

Grâce à l’installation de quatre bouées sur glace, en 2007, Bruno Tremblay a pu recueillir les premières données pour alimenter son modèle informatique. Il a l’intention de déployer trois autres bouées l’an prochain, tâche qui n’est toutefois pas sans difficulté.

En effet, à cause du très mauvais temps qui sévissait en octobre, son équipe a réussi de justesse à transporter les premières bouées sur un vol de dernière minute jusqu’à Resolute Bay, manquant presque la correspondance avec le brise-glace Amundsen. Lorsque le navire a atteint les sites de déploiement, un hélicoptère a transporté les chercheurs et leur l’équipement sur des bancs de glace qui convenaient.

Au moyen d’une tarière, les membres de l’équipe ont foré des trous dans la glace pour y insérer de longs câbles remplis de thermosondes qui font des relevés à la surface, dans la glace et dans l’eau. Ils ont aussi creusé des niches dans la glace pour y placer le mât du sonar et le cœur électronique des bouées, puis ils ont recouvert ces appareils d’un bouclier en bois pour qu’ils ne réchauffent pas le milieu environnant. Le système est alimenté pour une période de trois ans par une robuste batterie au lithium. Par l’intermédiaire de satellites, il signale son emplacement à quelques mètres près, à mesure que la glace se déplace sous l’effet du vent et de l’eau.

Il faut entre une et deux heures pour effectuer une telle installation, explique Tremblay, selon l’expérience de l’équipe et les conditions. Les chercheurs appuient ensuite sur un bouton pour activer le système et quittent l’endroit pour toujours.

Bruno Tremblay, scientifique spécialiste de
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Bruno Tremblay, scientifique spécialiste de l'atmosphère, affronte avec son équipe les rudes conditions arctiques pour installer des bouées de surveillance
Bruno Tremblay

« On ne récupère pas les bouées », précise Bruno Tremblay. Théoriquement, il serait possible de le faire mais, en pratique, il est peu probable que l’on puisse se rendre à leur emplacement exact.

À partir de ces lieux de surveillance isolés, les bouées transmettent au scientifique une foule de données, souvent inédites. Ces bouées constituent l’une des premières tentatives de retracer le mouvement de la glace dans l’archipel et dans l’île du Roi-Guillaume.

« Nous ne pouvons pas remonter jusqu’à 1845 avec ces modèles, mais nous pouvons nous en approcher assez pour connaître le climat moyen de l’époque. »

Bruno Tremblay se sert d’un corpus considérable de relevés de pression d’air au niveau de la mer dans différentes parties du monde, dont certains remontent aux années 1870. Ces données permettent d’estimer le mouvement des vents à cette époque au-dessus de l’hémisphère nord, non pas au jour le jour, mais en termes de variations saisonnières.

En révélant des détails sur le mouvement local des vents et des glaces, le modèle fournit un début d’estimation des conditions climatiques à l’époque où Franklin se trouvait dans la région. Le résultat se présente sous forme de trajectoires probables de la dérive des glaces et des navires bloqués. Le modèle peut ainsi indiquer aux explorateurs d’aujourd’hui où effectuer leurs recherches et fournir des probabilités quant à l’emplacement possible des navires.

Une telle percée pourrait simplifier le travail de Robert Grenier, chef de l’Archéologie subaquatique de Parcs Canada, qui passera les prochaines années à rechercher les deux épaves.

« Pour nous, archéologues, une information supplémentaire de ce genre est à la fois utile et intéressante », explique-t-il. Cette information sera combinée à d’autres observations, notamment à des témoignages d’anciens, car les récits d’Inuits ayant vu ou même visité les navires abandonnés avant leur disparition ont pu être transmis par la tradition orale.

« Aucun de ces détails ne donne de point de départ précis pour les recherches, indique Robert Grenier. Mais nous pouvons combiner tous ces indices, comme si nous étions des détectives. »

En outre, les intérêts de l’archéologue complètent ceux du climatologue, puisque toute découverte validerait l’efficacité prédictive du modèle de Bruno Tremblay en fournissant l’emplacement définitif d’un objet dont on sait qu’il se trouvait dans la région en 1848.

« Chacun y met du sien, résume Grenier, et tous en bénéficient. »

La plus récente tentative pour localiser les épaves de l’Erebus et du Terror a été amorcée l’été dernier. Un projet de trois ans, dirigé par Grenier et par l’historien inuit Louie Kamoukak, combinera la cartographie par sonar effectué en mer à des recherches menées à terre afin de trouver des vestiges d’objets ayant pu être apportés à terre par l’équipage ou par des Inuits ayant vu les navires avant leur naufrage.

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L'équipe fore des trous dans la glace pour insérer des câbles sensoriels
Bruno Tremblay

Pour Bruno Tremblay, ce projet de recherche dépasse la résolution d’un mystère historique ou la cartographie des mouvements climatiques. Il peut servir à combler un manque chronique de soutien public canadien à la recherche dans l’Arctique. À ce chapitre, le Canada accuse un retard par rapport à d’autres pays, dont certains n’ont même pas de territoire nordique.

Bruno Tremblay croit que la cueillette des données provenant des bouées, en plus de lui permettre de raffiner son modèle informatique, constituera un moyen concret de démontrer la souveraineté du pays dans cette région. Peu de choses pourraient marquer davantage notre présence dans l’Arctique que l’utilisation de ces données et du modèle climatique pour localiser l’Erebus et le Terror.

« Je ne vois pas de meilleure façon d’affirmer notre droit de propriété sur ce territoire, dit-il, que de retrouver ces navires qu’on a tellement cherchés et depuis si longtemps. »

En savoir plus : Le sort de Franklin

Officier de la Marine royale britannique, sir John Franklin (1786–1847) a dirigé deux expéditions réussies dans l’Arctique, au cours desquelles il a cartographié plus de la moitié de ce qui est aujourd’hui la côte nordique du pays. La troisième expédition, lancée en 1845, visait à achever ce travail et à délimiter le légendaire passage du Nord-Ouest, de l’Europe vers l’Orient. L’Erebus et le Terror étaient bien équipés pour les rudes conditions de l’Arctique et transportaient des vivres pour trois ans. On y avait intégré des inventions récentes telles que des turbines à vapeur et des installations de production d’eau douce.

Et pourtant, l’expédition a tourné au désastre. Jusqu’au 20esiècle, plus d’une vingtaine d’expéditions ultérieures ont tenté de trouver des traces des navires. On a finalement découvert les sépultures de quelques membres d’équipage sur l’île du Roi-Guillaume, ainsi qu’une partie d’un carnet décrivant la mort de causes naturelles de Franklin, en 1847, et l’abandon subséquent, le 22 avril 1848, des bâtiments prisonniers des glaces. Les navires n’ont jamais été retrouvés.

Ces navires du 19e siècle occupent une place unique dans la conscience canadienne en tant qu’emblèmes des dangers extrêmes du passage du Nord-Ouest. Leur statut a pris encore plus d’importance il y a 10 ans, lorsque le gouvernement britannique a cédé au Canada les droits de propriété sur les artefacts éventuellement mis au jour.

Pour en savoir plus

ArcticNet : Un réseau de centres d’excellence qui regroupe des scientifiques et des gestionnaires en sciences naturelles, en sciences de la santé et en sciences sociales ainsi que leurs partenaires des organisations inuites, des communautés nordiques, des organismes fédéraux et provinciaux et du secteur privé afin d’étudier les impacts des changements climatiques dans l’Arctique canadien côtier.

NABOS/CABOS : Le Nansen and Amundsen Basins Observational System et le Canadian Basin Observational System, une coentreprise internationale visant à fournir des renseignements détaillés sur le mouvement et l’état de l’eau dans les bassins eurasien (NABOS) et canadien (CABOS) de l’océan Arctique.

Climate Dynamics : Aperçu d’un cours donné par Bruno Tremblay à l’Université McGill.

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