Science strategies for a smart Canada

Stratégies à la hauteur du génie canadien

31 janvier 2005

Peter Drucker, le penseur social du 20e siècle, a dit un jour : « Nous assistons à un changement fondamental de la condition humaine : l'apparition d'une société du savoir. » Cet énoncé trouve un écho particulier chez nous, qui avons l'ambition d'asseoir cette société sur des bases solides en nous demandant comment nous ferons pour appliquer le savoir nouveau à des fins utiles, comme accroître notre qualité de vie et ajouter une valeur durable à notre économie.

Nous sommes témoins d'une explosion du savoir absolument sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Il suffit de songer à l'âge de la planète pour s'en faire une idée. La Terre a 4,5 milliards d'années, mais c'est au cours des deux derniers millénaires – et surtout dans les 100 dernières années – que nous avons acquis la quasi-totalité de nos connaissances scientifiques.

Il a fallu de l'an 1 après J.-C. jusqu'à 1750 pour voir doubler le bagage scientifique de l'humanité. Mais le savoir a aussi doublé entre 1900 et 1950, et encore entre 1950 et 1960. Il a quadruplé dans les années 70, et encore dans les années 80. Il a probablement décuplé dans les années 90, et il y a fort à parier que sa croissance continuera de s'accélérer en cette première décennie du nouveau millénaire.

Le rythme du changement technologique s'accélère aussi en raison des progrès fulgurants de l'informatique, des technologies de l'information et des communications, des biotechnologies, des technologies des matériaux et des nombreux secteurs de convergence entre elles. La télémédecine, par exemple, permet de diagnostiquer et de traiter des malades en région éloignée sans contrainte de distance et de coût. Et voilà 10 ans à peine, on n'aurait eu du mal à croire à quel point les gens aujourd'hui seraient informés des bienfaits éventuels et des effets des changements dans l'environnement, ou de l'élaboration de nouveaux médicaments.

Ces changements ont sur nos sociétés et notre mode de vie un impact auquel on n'aurait jamais songé auparavant. Mais nos systèmes de gestion du savoir et d'organisation sociale n'ont pas pu suivre la cadence et se trouvent aujourd'hui dépassés par le progrès technologique. D'après un sondage récent de la firme EKOS, 75 % des Canadiens conviennent que la science et la recherche jouent un rôle important dans tous les domaines de la société, qu'il s'agisse de santé, d'économie ou même de vie civique. Mais 64 % d'entre eux croient que les technologies évoluent plus rapidement que notre capacité de composer avec les enjeux d'éthique qu'elles soulèvent. Ils sont très nombreux (84 %) à penser que le Canada doit investir davantage dans la recherche. Ils conviennent aussi que la science résoudra des problèmes comme les infections, les maladies et la pollution (77 %), permettra au Canada de suffire à ses besoins alimentaires (77 %) et de faire un usage plus viable de ses ressources nationales (73 %).

Les priorités gouvernementales

Selon le même sondage EKOS, les Canadiens voient davantage le gouvernement soutenir la science comme le ferait un « gestionnaire des risques », faisant appel au savoir scientifique pour protéger, par exemple, l'approvisionnement alimentaire ou la santé publique. Ils le voient aussi comme un partenaire partageant les coûts avec d'autres acteurs comme les provinces, le secteur privé et les universités. C'est d'ailleurs essentiellement dans ce rôle de partenaire majeur que le gouvernement a abordé ses investissements dans les sciences, la technologie et l'innovation ces dernières années.

En ma qualité de conseiller national des sciences, il m'incombe de faire fructifier ces partenariats et de travailler avec tous les intervenants à assurer une croissance durable et soucieuse du bien commun à long terme. J'ai été à la fois soulagé et encouragé lorsque le gouvernement a réitéré avec force son engagement — en particulier dans le dernier discours du Trône — à accroître le rendement économique et la qualité de vie par la science et l'innovation.

Ce discours comportait plusieurs passages qui sous-tendent cet objectif. D'abord, il mentionnait la nécessité de profiter de l'énorme investissement fédéral (13 milliards $) des six dernières années, qui a transformé radicalement le contexte de la recherche et créé un solide effectif de chercheurs, surtout dans les milieux universitaires. Le discours signalait aussi l'importance cruciale de la commercialisation – la transformation des idées, des inventions, des découvertes en entreprises dynamiques et en produits destinés au marché mondial – et insistait sur l'accroissement des moyens canadiens dans les technologies habilitantes : biotechnologie, information et communications, matériaux de pointe, etc. Enfin, le gouvernement s'engageait à nouveau à favoriser un développement socio-économique durable dans des régions et des secteurs précis, y compris dans le Grand Nord.

J'ai aussi été enchanté par l'annonce du Premier ministre concernant la création des Académies canadiennes des sciences (ACS), sorte d'alliance nationale des grandes académies de sciences et de génie qui fonctionnera en toute indépendance vis-à-vis du gouvernement. Dotées d'un budget de 35 millions $ pour les 10 prochaines années, les Académies fourniront des expertises sur l'état des connaissances scientifiques susceptibles d'influencer des choix nationaux actuels et futurs. Elles permettront aussi à notre pays de s'exprimer d'une seule voix aux tribunes scientifiques internationales. Leur création, enfin, pourrait être l'occasion d'engager un débat public sur la rapidité du changement technologique et son incidence sur la société.

Le conseiller national des sciences

Nouveauté dans la panoplie des moyens que se donne le gouvernement pour façonner sa politique scientifique, le poste de conseiller national permet d'examiner d'un oeil différent les questions qui s'y rattachent. Mon rôle à ce titre est de fournir au Premier ministre des avis bien pesés, objectifs et libres de toute considération partisane. J'ai déjà relevé un certain nombre de priorités nationales.

La première est la commercialisation des résultats de recherche. On m'a demandé de collaborer avec le ministre de l'Industrie à l'établissement d'un plan d'action global et intégré pour faire du Canada un pays qui excellera à transformer des idées en objets concrets de richesse nationale. Mon bureau est déjà bien engagé dans cette tâche.

La deuxième, comme l'a signalé le Premier ministre lui-même: mettre les sciences et la technologie au service du développement international et voir comment les ressources canadiennes, humaines et technologiques, peuvent le mieux servir à surmonter les défis qui se posent aux pays en développement, y compris les puissances économiques en émergence que sont la Chine, l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud. Au nom de la solidarité planétaire, nous devons aussi mettre les bienfaits de l'ère du savoir à la portée d'autres pays moins développés comme ceux que comptent l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Amérique latine. Il y a là un rôle tout indiqué pour le Canada, pays bilingue, multiculturel, aux ethnies diverses rassemblées par une tradition de tolérance. J'ai bon espoir que l'Énoncé de politique internationale et la Stratégie à l'égard des marchés émergents, attendus pour bientôt, nous indiqueront comment mettre nos secteurs du savoir au service de la diplomatie internationale, du commerce et de l'aide au développement.

La troisième priorité est de s'assurer que les investissements du gouvernement sont « stratégiques, ciblés et fructueux », pour reprendre le libellé du discours du Trône. Il faudra notamment revitaliser la recherche publique dans les laboratoires de l'État, mettre fin au cloisonnement et supprimer les obstacles à la collaboration afin de mieux intégrer l'activité scientifique et technologique qui a cours au sein même du gouvernement. L'Année polaire internationale, prévue pour 2007-2008, sera une excellente occasion de tester l'utilité des mises de fonds fédérales. Première à se tenir en 50 ans, l'Année polaire 2007-2008 verra se déployer un immense effort international qui fera date dans les annales de la science polaire et sera le prélude à des décennies de recherches. On prévoit qu'une centaine de pays y participeront et que son budget global dépassera le milliard de dollars.

Les travaux se dérouleront dans les deux régions polaires, qui sont intimement liées au reste de la planète et permettent d'en mesurer les changements climatiques. De nombreuses disciplines se chevaucheront, depuis la géophysique et la biologie jusqu'aux études culturelles et sociales, en passant par les sciences de la santé. Le Canada, qui s'intéressera plus particulièrement aux aspects humains, est déjà avancé dans ses préparatifs. À partir d'un secrétariat établi à l'Université de l'Alberta, il mobilise activement les nombreux intervenants fédéraux, provinciaux et territoriaux, les chercheurs et les populations autochtones concernées.

Il apportera aussi une importante contribution sous la forme d'équipement – dont son brise-glace de recherche Amundsen, réaménagé grâce à l'aide financière de la Fondation canadienne pour l'innovation – du soutien logistique et des fonds de recherche que fourniront des ministères et des organismes fédéraux.

La croissance exponentielle du savoir ouvre des perspectives insoupçonnées à notre société et à notre économie. Si nous savons l'utiliser de façon responsable, en tirer des applications stratégiques dans la poursuite de nos objectifs nationaux, alors nous ouvrirons des horizons illimités au génie canadien.

Arthur Carty, Conseiller national des sciences.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.