Out of Africa

Souvenirs d'Afrique

Les chercheurs de l'Université York procèdent à l'archivage électronique de milliers de documents qui révèlent comment les Africains qui fuyaient la traite des Noirs au 18e siècle se sont installés dans le Haut-Canada
1 septembre 2004
Quand un collègue a attiré son attention sur un manuscrit arabe de plus de 150 ans, Paul Lovejoy ignorait qu'il était sur le point de faire une découverte des plus intéressantes. Catalogué à tort comme un ensemble de fragments du Coran, livre sacré de l'islam, le texte est passé sous silence et son auteur a été oublié par l'histoire.
 

À titre de directeur du Harriet Tubman Resource Centre on the African Diaspora, P. Lovejoy est constamment en quête de documents et de données biographiques relatifs à l'histoire de la diaspora africaine, cette migration forcée de millions d'esclaves africains vers le bassin atlantique au 18e et 19e siècle.

En examinant les documents de plus près, P. Lovejoy et son élève Yacine Daddi Addoun découvrent qu'il s'agit en fait d'une reliure contenant deux livres sur la prière écrits vers 1820 par un esclave musulman nommé Muhammad Kaba Saghanughu. Ce dernier, né en Afrique occidentale, a abouti dans une plantation de café de la Jamaïque. C'est là qu'il est devenu, selon P. Lovejoy, l'imam d'une communauté secrète de 1 000 esclaves musulmans demeurée inconnue. Sans la recherche effectuée par le professeur canadien, l'histoire de Saghanughu — et bien d'autres récits du même genre — serait restée dans l'ombre, et une partie essentielle de l'histoire africaine aurait été perdue.

L'équipe du Harriet Tubman Resource Centre espère trouver plus de matériel original de ce type pour alimenter sa base de données biographiques. Le Centre, hébergé par l'Université York, est à la fois une bibliothèque numérique et une installation de recherche qui recueille les récits portant sur des esclaves comme M. K. Saghanughu. Le Centre conserve aussi l'histoire des communautés libres qui se sont établies au Canada quand les Noirs fugitifs et libres arrivaient à destination à bord du chemin de fer clandestin. P. Lovejoy espère que le Centre, nommé à la mémoire de Harriet Tubman, célèbre « chef de train » de ce chemin de fer clandestin de fer, permettra un jour aux descendants des esclaves de retracer leur généalogie.

Au moyen d'équipement de pointe — appareils photos numériques, visionneuses de microfiches et scanneurs — obtenu grâce au soutien de la Fondation canadienne pour l'innovation, le Centre met en liaison des chercheurs de partout dans le monde et leur donne accès à des documents et des dossiers provenant de toutes les régions du globe. Les documents, rédigés dans des douzaines de langues, proviennent de fonds d'archives, d'archives nationales ou publiques et de bibliothèques de pays comme le Nigeria, Haïti, la France ou le Brésil.

Selon P. Lovejoy, ce n'est pas le matériel à numériser qui manque ! Comme le commerce des esclaves était rentable et répandu, dès 1800, plus de six millions d'Africains avaient été amenés de force de l'ancien au nouveau monde. Plus de 20 000 descendants des Africains sont arrivés dans le Haut-Canada. « Il n'y a pas pénurie d'information, bien au contraire, nous découvrons une multitude de renseignements dans chaque pays, explique le chercheur. Cette abondance nous aide à comprendre toutes les dimensions du mouvement des Africains dans le monde, dans le contexte de l'esclavage. C'est vraiment fascinant. »

Retombées

La participation du Canada à l'abolition de l'esclavage transatlantique représente l'un des premiers exemples de la grande tradition humanitaire du pays. Selon Paul Lovejoy, directeur du Harriet Tubman Resource Centre on the African Diaspora, les Canadiens devraient en avoir conscience et en être fiers.

En fait, selon lui, les racines de l'actuelle politique canadienne concernant les réfugiés remontent à l'accueil des esclaves fugitifs et des Noirs libres par ce qui était alors le Haut-Canada, au cours des années précédant la guerre de Sécession américaine et pendant celle-ci.

Dès 1841, le gouvernement du Haut-Canada obtenait un rapport sur l'immigration qui prévoyait l'arrivée massive d'esclaves noirs en provenance des États-Unis. « Le gouvernement de l'époque était sensible à cette question et l'entrée au pays des réfugiés ne posait pas de problème, explique P. Lovejoy. Les réfugiés arrivaient démunis, mais ils s'opposaient clairement à toutes formes de mendicité. De nombreux moyens ont été mis en œuvre pour les aider, et le gouvernement a trouvé de l'emploi pour tous. »

Harriet Tubman
Zoom

Harriet Tubman

L'intégration ultérieure des Noirs libres et des esclaves fugitifs à la société canadienne, dans des villages comme l'actuel Buxton, près de Chatham, en Ontario, représente le début du multiculturalisme. C'est aussi un épisode important de l'histoire canadienne que le Harriet Tubman Resource Centre tente de documenter. « Il s'agit d'un cas exemplaire dont l'historique est pertinente pour la politique étrangère canadienne, précise P. Lovejoy. Nous sommes un pays d'immigrants. Par conséquent, la façon dont un groupe particulier d'immigrants a été traité et l'expérience qu'il a eue devraient être connues. »

Retracer le mouvement des esclaves autour du monde a également permis de faire ressortir l'existence ancienne de liens étroits entre le Canada et les Antilles. L'étude a aussi démontré l'extraordinaire mobilité des Noirs libres, qui se sont déplacés entre les régions.

P. Lovejoy espère que la recherche qu'il effectue avec ses étudiants et collègues permettra de consigner de l'information sur les contributions fondamentales des Africains au monde moderne. Pour ce faire, le Centre travaille déjà à la mise au point d'un logiciel et à la création de nouveau matériel pédagogique, en plus de collaborer à accroître le tourisme aux différents sites du chemin de fer clandestin et aux musées relatant l'histoire des Noirs au Canada. P. Lovejoy croit que le travail du Centre, en plus de souligner la contribution du peuple africain au Canada, démontre le rôle de premier plan qu'a joué le Canada par rapport à l'abolition de l'esclavage.

Partenaires

Plus de dix ans avant le début de la guerre de Sécession aux États-Unis, Fanny Rouse se déplaçait de la Caroline du Sud jusqu'en Ontario avec ses enfants et s'installait à Elgin, un établissement rural de 9 000 acres fondé pour les esclaves fugitifs américains.

Fanny, dont les enfants s'appelaient Prince, du nom de leur ancien maître et père, deviendra l'une des fidèles de la mission Buxton, située au cœur de l'établissement Elgin, qui a accueilli plus de 2 000 anciens esclaves et Noirs libres entre 1849 et 1865.

Aujourd'hui, l'arrière-arrière-arrière petit-fils de Fanny Rouse, Bryan Prince, agriculteur, écrivain et conférencier, siège au conseil d'administration du Buxton National Historical Site and Museum. Le musée se trouve à North Buxton, en Ontario, près de l'endroit où Fanny Rouse a trouvé la liberté et a pu s'intégrer.

Avec l'aide de Paul Lovejoy et du Harriet Tubman Resource Centre on the African Diaspora, et grâce au soutien financier du ministère du Développement des ressources humaines, le Buxton National Historical Site and Museum a engagé et formé une équipe de travailleurs dévoués. Celle-ci s'affaire actuellement à conserver et à numériser l'histoire de la communauté, où vivent encore, près de Chatham, en Ontario, une centaine de descendants des premières familles noires.

Cela signifie que des dossiers conservés dans des reliures et des boîtes — cahiers de recensement, rôles de perception de canton, bibles de famille, testaments et documents de transfert de propriété — ont été numérisés et archivés pour consultation future. L'équipe de recherche tente, à partir des dossiers numériques, d'identifier les nombreux esclaves fugitifs et Noirs libres venus au Canada. Elle espère ainsi faire revivre cette époque de l'histoire pour le bénéfice des multiples générations de descendants, des historiens et des chercheurs.

Les descendants d'anciens esclaves qui viennent au musée pour retracer l'histoire de leur famille peuvent donc partager leurs récits, leurs photographies et leurs documents tout en les préservant et en contribuant à bâtir un corpus mondial de connaissances sur le sujet.