The people’s playlist

Une illustration d’un lecteur MP3 rose émettant pêlemêle des notes de musique, des icônes d’un bouton de lecture et des ondes sonores.

La sélection musicale des auditeurs

L’humaniste numérique Matthew Woolhouse de la McMaster University cherche des réponses dans 20 millions de chansons
28 mai 2015

Cet été, les amateurs de musique envahiront les festivals de musique du monde entier afin d’entendre leurs groupes préférés et de danser au son de leurs chansons. Ce faisant, ils participeront à une pratique aussi ancienne que la percussion.

« Il n’existe aucune culture connue dans l’histoire de l’humanité qui ne se soit livrée à une forme ou à une autre d’expression musicale », affirme Matthew Woolhouse, chercheur au McMaster Institute for Music & the Mind, de la McMaster University, à Hamilton. « C’est un langage qui nous définit. » La musique est si étroitement liée à notre identité que M. Woolhouse et une petite équipe de chercheurs examinent des ensembles de données de plus de 180 millions de chansons téléchargées pour répondre à des questions complexes sur l’humain.

En octobre dernier, M. Woolhouse a amorcé un projet quinquennal financé par le géant des télécommunications Nokia. Au nouveau Digital Music Lab de la McMaster University, M. Woolhouse et son équipe examinent les données soigneusement gardées de l’entreprise et les habitudes de téléchargement de ses utilisateurs de téléphone cellulaire. La présence de Nokia en Amérique du Nord est moins imposante que dans certaines autres parties du monde où tous les jours des dizaines de millions de personnes téléchargent gratuitement des chansons de la bibliothèque numérique de la société.

Les chercheurs ignorent le nom, l’âge et le statut socioéconomique des utilisateurs, mais en connaissant uniquement leur pays de résidence ainsi que le moment et la sélection du téléchargement, ils peuvent arriver à cerner des modèles de migration, de conflit et même de développement économique. À titre d’exemple, en se fondant sur le moment où une chanson a été téléchargée, le laboratoire peut déterminer les pays dont l’économie est émergente, car dans les pays industrialisés comme le Canada, les habitudes d’écoute sont largement partagées entre les heures consacrées au travail et aux loisirs, indique M. Woolhouse.

En outre, comme les ensembles de données de Nokia remontent jusqu’à 2007, le laboratoire peut cerner les chansons et les artistes populaires pendant les périodes de bouleversements politiques, comme la révolution qui a eu lieu en Tunisie, en 2010. « La grande question, selon M. Woolhouse, consiste à savoir si l’analyse l’histoire de la consommation musicale permet de percevoir les changements sociaux qui se dessinent, comme l’indique l’analyse des données à postériori. »

Nokia a d’abord fait appel à M. Woolhouse en 2010, alors qu’il était professeur de cognition musicale à la University of Cambridge, au Royaume-Uni. L’entreprise de technologie était à la recherche d’un consultant en psychologie pour collaborer avec ses experts en mercatique et en mathématiques. Elle voulait mieux connaître les habitudes d’écoute musicale de ses utilisateurs afin de formuler des recommandations que les auditeurs apprécieraient. Nokia a donc transmis à M. Woolhouse des données portant sur deux millions de chansons pour une durée de six mois. Un an plus tard, le contrat ayant pris fin, le chercheur s’est joint à la McMaster University (alma mater de Stephen Elop, président-directeur général de Nokia) et a demandé à la société l’autorisation d’utiliser le reste de son ensemble de données ‒ composé de 20 millions de chansons ‒ en échange des droits de dénomination du laboratoire.

Doté de suffisamment de chansons pour remplir 11 000 téléphones Nokia, le laboratoire ne peut pas fonctionner avec de simples ordinateurs de bureau. Il lui faut SHARCNET, un réseau de superordinateurs financé par la Fondation canadienne pour l’innovation. SHARCNET compte 4 000 utilisateurs dans 16 établissements d’enseignement postsecondaires de l’Ontario. Il est également utilisé par le Perimeter Institute for Theoretical Physics, à Waterloo, en Ontario.

Hugh Couchman, directeur scientifique de SHARCNET, cherchait à recruter des universitaires du domaine des sciences humaines numériques ‒ une discipline qui se sert de l’informatique pour comprendre la culture. Il n’a donc pas hésité lorsque M. Woolhouse lui a parlé du laboratoire de musique numérique. « Il est parfois difficile de savoir comment nous pouvons réellement soutenir le travail des humanistes numériques, indique M. Couchman. M. Woolhouse avait une vision claire de ce qu’il voulait faire et connaissait les limites de la configuration qu’il possédait. Son idée était excellente et il était convaincu que l’utilisation de SHARCNET rendrait possible de nouvelles recherches d’une tout autre portée. »

Selon M. Woolhouse, qui a grandi dans le Yorkshire et qui est également compositeur, ces recherches permettraient de répondre à une question qu’il se pose depuis son passage à la Guildhall School of Music and Drama à titre d’étudiant alors que « la composante de musique traditionnelle avait été complètement rasée par l’avant-garde au cours du 20e siècle. »

Il lui arrivait parfois de se trouver devant une page blanche, sachant pertinemment qu’il voulait écrire une chanson, mais avec le sentiment que sa compréhension traditionnelle de la composition ne lui était d’aucun secours. Il se demandait : « Qu’est-ce que les gens aiment et pourquoi préfèrent-ils certaines chansons à d’autres? »

C’est cette question de perception qui a mené M. Woolhouse à la McMaster University. Aujourd’hui, grâce au Digital Music Lab, le chercheur se rapproche de plus en plus de la réponse.

​Le laboratoire, qui emploie cinq étudiants de la McMaster University, a embauché deux étudiants d’été supplémentaires de la Cambridge University pour étudier « l’extraction audio », soit les signaux numériques des chansons tels que le nombre de battements à la minute et l’instrumentation.

Fort de cette vision anatomique de la musique et de la capacité de comprendre quels éléments artistiques suscitent le plus d’enthousiasme ou ont une influence sur les auditeurs, M. Woolhouse estime que la recherche en matière d’extraction audio pourrait, un jour, avoir une incidence sur la façon dont la musique est composée. « Cette recherche essaie de comprendre exactement ce qui fait de la bonne musique. »

SHARCNET a reçu du financement de la Fondation canadienne pour l’innovation Innovation Fund. Matthew Woolhouse présentera « Decomposing the Human Development Index with Respect to Music » à la séance « Consuming Culture » de la conférence de la Société canadienne des humanités numériques qui se déroulera le mercredi 3 juin du Congrès 2015 des sciences humaines. Cet article a été publié à l’origine sur innovation.ca en juillet 2013.