Wrestling with biodiversity

S'attaquer à la biodiversité

Paul Hebert, inventeur du codage à barres de l'ADN, se fait le chef de file d'un effort international visant à rendre compte de la biodiversité de la Terre
1 septembre 2007
La terminologie propre au combat revient souvent dans la bouche de Paul Hebert. Il n’est certes pas pugiliste mais même dans son champ de recherche, l’arène plutôt paisible de la biodiversité moléculaire, des affrontements se produisent. Son parcours montre bien qu’il ne faut jamais jeter l’éponge.
 

Ce titulaire de la chaire de recherche du Canada en biodiversité moléculaire a subi son premier revers alors qu’il n’avait que quatre ans. Ayant capturé un bourdon dans un bocal, il se hâtait de rentrer à la maison le montrer à sa mère quand il fit une chute qui lui ouvrit la main gauche. « J’étais tellement fier de ma capture. J’étais fasciné par les insectes et toutes les petites bêtes », nous confie ce scientifique maintenant âgé de 60 ans en brandissant la cicatrice sur sa main. « Enfant, j’étais attiré pr les très petites choses. Et je suis toujours resté un enfant », ajoute-t-il en éclatant de rire. Le sang, l’hôpital et, plus tard, la cicatrice n’ont nullement refroidi sa passion pour la biologie.

Au contraire, il a consacré au domaine la majeure partie de sa vie et s’est donné pour mission de contribuer à la compréhension de la biodiversité terrestre. Cette contribution a pris la forme du codage à barres de l’ADN qui rend possible d’envisager l’identification et le catalogage de toutes les espèces vivant sur Terre d’ici quelques décennies. Une entreprise ambitieuse si l’on considère que 10 millions d’espèces macroscopiques vivent sur la planète et que moins de 10 % d’entre elles sont connues.

Mais comment ce scientifique est-il passé de la capture des abeilles au codage à barres de l’ADN? Né à Kingston, en Ontario, Hebert a démontré très tôt son talent en entreprenant des études doctorales à Cambridge, en Angleterre, immédiatement après avoir obtenu son baccalauréat à l’Université Queen’s. « Je voulais étudier la biodiversité par l’entremise de la génétique des populations, explique-t-il, mais au Canada il n’y avait pas à l’époque un programme dans cette discipline. » Pendant ses années d’études à Cambridge, il se penche sur l’évolution du système de reproduction en eau douce tout en continuant à collecter des lépidoptères — papillons et chenilles — dans ses temps libres. Titulaire d’une bourse de recherche postdoctorale, il se concentre ensuite sur les espèces tropicales de ce même groupe. Puis, au milieu de la vingtaine, il reçoit une subvention de la Royal Society of Great Britain « me permettant de faire ce que je voulais en Australie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ce qui était vraiment bien », se rappelle-t-il. Mais son voyage d’étude ne se déroule pas comme prévu, les espèces tropicales étant beaucoup trop diversifiées : « Elles m’ont jeté au tapis! J’avais collecté assez de spécimens pour m’occuper jusqu’à la fin de mes jours. Mon cerveau n’aurait pas suffi à analyser la diversité des espèces faisant partie de ces formations, admet-il humblement. Quand je suis revenu au Canada, j’ai donné ma collection d’insectes tropicaux et j’ai abandonné jusqu’à l’idée même d’en poursuivre l’étude. »

Il oriente alors ses recherches sur les « systèmes beaucoup moins diversifiés » du Nord canadien. « J’ai passé 20 ans de ma vie à m’amuser dans l’Arctique », dit-il avec un sourire. Mais son incapacité à identifier toute la vie qui l’entoure ne cessera jamais de le contrarier. Quand, dans les années 1990, on découvre de nouvelles méthodes qui simplifient à la fois la récupération et le séquençage de l’ADN, Paul Hebert se dit que la technologie lui permet enfin de poursuivre le projet que lui et beaucoup d’autres caressent depuis si longtemps : mieux connaître les espèces vivantes de notre planète. Il s’attelle donc à la tâche. S’inspirant du système de code à barres utilisé pour les produits alimentaires, le professeur de l’Université de Guelph applique une approche similaire pour classifier les espèces à l’aide d’un segment normalisé de l’ADN de chacune d’elles. Le morceau d’ADN ciblé est choisi selon un processus rigoureux afin d’assurer une identification appropriée de l’espèce.

Même après la mise en œuvre de l’initiative internationale Barcode of Life — qui a réuni 75 scientifiques des quatre coins de la planète en juin 2007 —, l’invention de Paul Hebert ne fait toujours pas l’unanimité. « Il y a des poches de résistance, admet-il. Certaines personnes mettent en doute l’efficacité de cette approche. » Néanmoins, la méthode mise au point par le chercheur semble prometteuse et rallie déjà bien des suffrages malgré la critique. « Nous voyons le codage à barres de l’ADN comme un moyen d’alimenter le système taxonomique. Il permettra d’accélérer grandement la classification des organismes vivants », affirme le scientifique sans se laisser démonter. Il veut maintenant poursuivre ses travaux grâce à un projet de recherche en biodiversité de 150 millions de dollars au nouveau Biodiversity Institute of Ontario de l’Université de Guelph, inauguré en mai dernier.