Stealth blood

Sang furtif

Des chercheurs de l'Université de Colombie-Britannique veulent accroître la sécurité des transfusions sanguines grâce au camouflage des globules rouges
1 janvier 2006
À tout instant, au Canada, quelqu’un a besoin de sang.
 

Bon nombre de Canadiens souffrant de troubles sanguins comme la thalassémie doivent recevoir des transfusions sanguines régulièrement pour contrôler leur état. Bien qu’elles soient essentielles à leur survie, ces transfusions peuvent parfois provoquer des complications comme de la fièvre, des éruptions et des maux de dos. Sans compter que ces personnes courent aussi le risque de développer une allergie aux transfusions.

« Pour certaines personnes recevant régulièrement des transfusions de globules rouges, il peut être difficile, voire impossible, de trouver du sang véritablement compatible », indique Dana Devine directrice de la recherche et du développement à la Société canadienne du sang (SCS), professeure de pathologie et de médecine de laboratoire à l’Université de Colombie Britannique (UBC) et membre du Centre de recherche sur le sang (CBR).

Le CBR est un centre de recherche multidisciplinaire dont l’objectif à long terme est de faire du Canada une société sans donneurs de sang. Aujourd’hui, la mise au point de ce que l’on décrit comme du sang camouflé ou du « sang furtif » constitue l’une des contributions les plus visibles du CBR à la modernisation du système canadien de distribution des produits sanguins.

Disposer de sang furtif permettrait d’éliminer bon nombre des problèmes traditionnellement liés aux transfusions sanguines. Le système immunitaire des transfusés ne réagirait pas à ce sang comme à une menace. De plus, l’utilisation de ce produit contribuerait à résoudre l’une des grandes difficultés auxquelles se heurte le système canadien de distribution du sang : comment procurer le sang voulu aux personnes voulues en temps voulu?

« Le Canada est un pays immense », souligne Ross MacGillivray, professeur de biochimie à UBC et directeur du CBR « Il est difficile de disposer en tout temps, dans toutes les collectivités, de réserves adéquates des différents types de sang. Le sang furtif nous fournirait des globules rouges d’un type universel convenant à tous. Il s’agirait d’un progrès énorme. »

Il existe quatre grands groupes sanguins : A, O, B et AB. Le sang de toute personne combine des éléments des différents systèmes de classification du sang. Deux de ceux ci sont le système ABO et le système Rh. L’appartenance à un groupe donné dépend de la présence ou de l’absence de certaines protéines et de certains glucides (appelés antigènes) à la surface des cellules sanguines, ainsi que de protéines (appelées anticorps) dans la partie liquide du sang. Ces classifications sont importantes, car les types de sang ne sont pas tous compatibles.

Pour obtenir du sang furtif on doit recouvrir la membrane de surface des globules rouges d’un bouclier moléculaire, ce qui les dissimule au système immunitaire du patient. Il s’agit d’éviter que le sang transfusé ne soit rejeté. Le bouclier est constitué d’un polymère souple non toxique, collé à la surface des globules rouges au moyen de composés non toxiques. Cette couche de polymère camoufle les antigènes des globules rouges sans pour autant modifier leur capacité d’assumer les fonctions vitales qui leur incombent, comme celle de transporter l’oxygène.

En augmentant les possibilités de jumelage entre le sang disponible et les receveurs, l’emploi de sang furtif pourrait accroître les réserves de sang. La durée de conservation des globules rouges est d’environ 42 jours. Par conséquent, il peut arriver que les globules d’un type particulier de sang ne puissent être utilisés alors qu’il y a, au même moment, pénurie d’un autre type de sang. Le recours à des globules furtifs masquant le type sanguin permettrait donc un meilleur emploi du sang disponible, ce qui contribuerait de manière importante à l’utilisation optimale des stocks de sang au Canada.

L’emploi de ce sang furtif éviterait aussi aux travailleurs de la santé d’avoir à se préoccuper des groupes sanguins lorsqu’ils tentent de sauver des vies. Comme une bonne partie du sang transfusé chaque année l’est dans des situations d’urgence ou de traumatisme, l’obligation de trouver du sang compatible constitue un obstacle supplémentaire qui entraîne des pertes de vie.

Retombées

Duane Tulk a contracté le VIH après avoir reçu du sang contaminé en 1984. Aujourd’hui, cet hémophile de 34 ans mène une vie paisible à l’Île du Prince Édouard. Pour bon nombre de ses amis atteints d’hémophilie, toutefois, ces transfusions ont été la cause d’une mort prématurée.

L’objectif à long terme du CBR est de mettre en place une société sans donneurs de sang d’ici à 2025. Il est trop tard pour Duane Tulk et pour les autres personnes affectées par le scandale du sang contaminé. Mais pour les Canadiens des générations futures, notamment les petits-cousins de Tulk ou certains autres membres de sa famille qui pourraient un jour être atteints d’hémophilie et se trouver dans l’obligation de recevoir du sang régulièrement, un système d’approvisionnement en sang plus sûr constituerait un espoir.

« Il nous incombe de faire pression pour que la médecine comporte de moins en moins de risques, indique Duane Tulk. Les enfants ne peuvent pas protéger eux-mêmes leur santé. C’est à nous tous qu’il revient de leur offrir un monde plus sûr. »

La sécurité de notre système d’approvisionnement en sang ne dépend pas seulement de la qualité des produits sanguins. Leur quantité et leur disponibilité constituent également des facteurs cruciaux. C’est pourquoi la mise en place d’une société sans donneurs de sang représente un idéal, puisqu’elle éliminerait notre dépendance à l’égard d’un système déjà surchargé.

« Quatre-vingt dix pour cent des Canadiens recevront du sang à un moment ou à un autre de leur vie, mais moins de quatre pour cent des Canadiens donnent régulièrement du sang. Il y a là un grand paradoxe », indique Ross MacGillivray. En fait, les chercheurs du CBR soutiennent que si cette tendance se maintient, les pénuries de sang et de produits sanguins qui sont encore épisodiques pourraient devenir chroniques, et le Canada pourrait connaître des pénuries beaucoup plus importantes.

Le Canada cherche à améliorer la gestion de sa réserve de sang. La mise au point de sang furtif et de substituts sanguins synthétiques visant à permettre une meilleure utilisation des stocks en constitue un bon exemple. Les efforts du CBR pour prolonger la durée de vie des plaquettes en fournissent un autre exemple. Actuellement, ces produits sanguins de première importance doivent être jetés au bout de cinq jours.

Pour atteindre ses objectifs ambitieux, le CBR applique une approche interdisciplinaire, ce qui place le Canada en bonne position sur la scène internationale dans le domaine de la recherche sur le sang. Les chercheurs du CBR sont issus de très nombreux domaines. On compte parmi eux des chimistes qui tentent de trouver des contenants mieux adaptés aux produits sanguins, des spécialistes en dentisterie qui examinent l’interaction entre le sang et les médicaments, et des sociologues qui cherchent de meilleurs moyens de promouvoir le don de sang. Le CBR regroupe des chercheurs provenant de sept facultés de UBC : sciences appliquées, arts, dentisterie, éducation, médecine, sciences pharmaceutiques et sciences.

Leurs efforts conjoints pourraient transformer la façon dont le Canada gère sa réserve de sang et faire en sorte qu’une tragédie comme celle de Duane Tulk ne se reproduise jamais.

Partenaires

La Société canadienne du sang (SCS), l’organisme responsable de l’approvisionnement en sang dans toutes les provinces canadiennes sauf le Québec, est au cœur des activités du CBR et lui fournit un appui en matière d’infrastructures. La Michael Smith Foundation for Health Research procure pour sa part au CBR un soutien destiné aux concentrateurs et aux suites spécialisées dont il se sert. Les Instituts de recherche en santé du Canada et la Fondation des maladies du cœur du Canada subventionnent le programme de formation stratégique en sciences transfusionnelles du CBR.

Des scientifiques du CBR, de la SCS et de Bayer HealthCare collaborent aux recherches sur le sang. Cet échange soutenu d’information entre universitaires et partenaires industriels est primordial en vue de la mise au point de nouvelles technologies et de nouveaux remèdes, et contribuera à la réalisation de l’objectif à long terme qui consiste à faire du Canada une société sans donneurs de sang.