Dreaming in 3-D

Rêver en 3D

Matt Ratto du Critical Making Lab de la University of Toronto fait le point sur l’impression 3D
11 décembre 2013

L’impression 3D n’est pas une nouvelle technologie. Mais comme les imprimantes sont désormais plus petites et plus abordables, les consommateurs peuvent s’en procurer une en version compacte chez Bureau en Gros. Et bien que cette technologie ait été exploitée par des criminels pour imprimer des revolvers indétectables, comme le relataient récemment les journaux, ce n’est évidemment pas ce que la plupart des gens ont en tête en achetant une imprimante 3D. Qu’il soit question d’imprimer de la nourriture ou des vêtements à la mode, les médias regorgent d’idées qui se prêtent à merveille au nouveau monde audacieux de l’impression 3D. Matt Ratto replace la technologie actuelle et future en contexte. Professeur adjoint et directeur du Critical Making Lab de la faculté de l’information de la University of Toronto, M. Ratto participe à une gamme d’études sur la transformation de nos interactions sociales et commerciales par l’impression 3D. Rappelons que le laboratoire se penche sur des questions pragmatiques de même que sur les conséquences culturelles et sociales des nouvelles technologies numériques.

Q : Je peux déjà me procurer une imprimante 3D chez Bureau en Gros. Cette technologie est-elle sur le point de révolutionner ma vie?

R : Je n’aime pas tellement que les chercheurs universitaires se livrent à des prédictions en affirmant, par exemple, que nous pourrons un jour imprimer nos propres contenants Tupperware. En ce sens, je ne me considère pas tellement avant-gardiste. La technologie, comme c’est le cas de l’impression 3D, est d’abord conçue à des fins particulières, mais lorsqu’elle entre sur le marché, de nouvelles possibilités émergent.

Q : Donc, nous n’aurons pas le duplicateur de Star Trek dans notre salon?

R : Les grands passionnés ont en effet tendance à dire que l’impression 3D est pareille au duplicateur du vaisseau. Dans le film, les membres de l’équipage n’ont qu’à nommer un objet pour que celui-ci apparaisse comme par magie. Les nombreuses scènes où le capitaine Jean-Luc Picard commande au duplicateur « un thé chaud Earl Grey » sont bien connues. Cet exemple sert souvent à illustrer le fonctionnement de l’impression 3D. Mais cela est totalement faux.

Il faudrait toutes sortes de substances pour imprimer une tasse de thé et la plupart des imprimantes 3D font des reproductions avec un seul matériel à la fois. On pourrait donc imprimer une tasse, mais non une tasse contenant du thé chaud.

La charge de travail inhérente à ce processus d’impression est un autre enjeu. Plusieurs pensent à tort que c’est la machine qui fait tout le travail; qu’en disant simplement « je veux une petite voiture » — pouf — l’imprimante en fabriquera une. En fait, il faut de très longues heures pour créer les fichiers numériques dont l’imprimante a besoin pour fonctionner.

Q : Pourrons-nous bientôt imprimer chez nous des objets simples de notre quotidien?

R : Cette technologie n’a pas été conçue avec l’idée qu’un jour chacun puisse imprimer ses propres contenants de plastique. Pourquoi le ferait-on alors qu’il est moins cher d’acheter au Canadian Tire un contenant fabriqué en série?

Je pense qu’à long terme, ou peut-être même à court terme, nous pourrons imprimer en 3D des objets spécialement conçus dans un contexte matériel particulier — des objets sur mesure dont le fonctionnement exige des caractéristiques bien précises.

Q : Par exemple?

R : Nous travaillons à un projet en collaboration avec un important organisme à but non lucratif qui administre des hôpitaux en Afrique. Nous voulons déterminer si l’impression 3D et la numérisation d’emboîtures de prothèse sur mesure pourraient bénéficier à des enfants amputés sous le genou, issus de pays mal desservis.

Les techniciens prothésistes sont très spécialisés, car ils sont à la fois techniciens et artisans. Mais ils sont trop peu nombreux en Afrique. Nous espérons que l’impression 3D nous permettra d’atteindre environ 80 pour cent de la qualité d’un appareil fabriqué par un technicien prothésiste professionnel. Ainsi, les enfants bénéficieraient au moins de meilleures prothèses que celles dont ils disposent. Et l’imprimante 3D, espérons-le, pourrait être encore plus fiable et plus rapide qu’un technicien.

Voici donc un exemple qui démontre l’avantage de l’impression 3D sur mesure. Il ne s’agit pas de fabriquer des Tupperware, mais des objets hautement personnalisés conçus pour des personnes ayant des besoins très particuliers.

Q : Que pensez-vous de l’idée de réparer sa machine à laver ou son grille-pain en imprimant soi-même la pièce défectueuse en 3D?

R : En fait, un de nos projets de recherche porte sur les pratiques utilisées pour réparer des appareils — ce qui se fait en ce moment — afin d’imaginer un système qui faciliterait cette tâche.

Par exemple, si on veut imprimer une pièce de rechange pour réparer sa machine à laver Whirlpool, cette pièce devra comporter des caractéristiques très précises — elle devra tenir compte du modèle, du marché, de l’année, voire du mois de fabrication de l’appareil. Et la société Whirlpool devra afficher en ligne le plan de conception de la pièce — ou offrir ce service dans le plan d’achat. En d’autres mots, elle devra prévoir cette éventualité dans son modèle d’entreprise. Dans ce cas, il serait en effet possible d’imprimer chez soi des pièces de rechange.

Q : Transformer l’imprimante 3D en un outil efficace représente donc à la fois un enjeu social et technique?

R : Tout à fait. Le problème ne se pose pas sur le plan technique, car les possibilités de l’impression 3D sont infinies. Mais l’élaboration de nouveaux modèles d’entreprise, de nouvelles façons d’interagir entre les consommateurs et les fabricants, et de nouvelles approches de rémunération des travailleurs du secteur numérique est un enjeu social.

À bien des égards, nous attendons des avancées sur le plan social, pas seulement sur le plan technique.

Q : Comment décririez-vous l’imprimante 3D vendue aujourd’hui?

R : Il faudra plusieurs années encore avant que cette imprimante soit aussi fiable qu’une imprimante à jet d’encre par exemple. Et, dans un proche avenir, elle imprimera uniquement à partir de plastique ou de céramique.

Q : Je ne pourrais donc pas m’imprimer une robe pour ce soir?

R : La plupart des gens ne se rendent pas compte qu’avec la technologie actuelle, imprimer en 3D prend beaucoup de temps. Si je voulais imprimer une tasse avec mon imprimante 3D achetée chez Bureau en Gros, cela prendrait une douzaine d’heures. Et le matériel n’est pas donné — c’est pourquoi, encore une fois, vous n’imprimeriez que les objets que vous ne pourriez vous procurer autrement.

Q : Aujourd’hui, qui achète une imprimante 3D?

R : Les mordus de l’électronique. Les imprimantes 3D sont aujourd’hui ce qu’étaient à l’époque les premiers ordinateurs personnels. Il y avait le Commodore 64 et le Apple II, mais ce n’est qu’avec VisiCalc — le premier logiciel tableur — que l’ordinateur est devenu populaire à grande échelle.

Nous avons bon espoir que ce phénomène se produira également pour l’impression 3D. Ce n’est pas un problème technique : il nous faut une idée de génie. Et nous attendons qu’elle se pointe à l’horizon.

Mention de source de l’image principale : Makerbot®