Confucian quest

La quête confucéenne

Une vision claire et de longues heures en laboratoire ont permis à Ting-Yim Lee de tester un nouveau concept d’imagerie médicale
27 janvier 2014

Entrevue par Stephen Strauss

Ting-Yim Lee est un chercheur de pointe en imagerie médicale au Canada. Il est un excellent exemple de la valeur ajoutée du recrutement de nouveaux cerveaux pour le pays. Après l’obtention d’un doctorat en Angleterre sur l’utilisation de caméras gamma pour imager le débit sanguin du cerveau en vue de déterminer un accident vasculaire cérébral (AVC) ou une blessure à la tête, le chercheur, originaire de Hong Kong, s’est retrouvé au cœur de l’agitation ouvrière et de l’incertitude économique qui caractérisaient la Grande-Bretagne à la fin des années 1970 et au début des années 1980. À la recherche d’un endroit plus stable pour élever sa famille et mener des recherches, il a mis le cap sur London, en Ontario, où les hôpitaux et la Western University avaient commencé à promouvoir activement la recherche en imagerie.

À peu près à la même époque, une révolution s’opérait en tomodensitométrie : il était désormais possible de produire des images en une seule seconde plutôt qu’en plusieurs comme c’était le cas auparavant. Grâce à cette avancée, M. Lee a pu élaborer des algorithmes informatiques pour capter des images du débit sanguin dans le corps avec rapidité, clarté et en toute sécurité au moyen d’un tomodensitomètre.

La société américaine GE Healthcare a été tellement impressionnée par ses travaux qu’elle a obtenu une licence pour son concept de la tomodensitométrie par perfusion. Le logiciel, qui en est maintenant à sa cinquième version, fait l’objet d’essais cliniques afin de produire des images du débit sanguin non seulement dans le cerveau, mais également dans d’autres organes.

Ting-Yim Lee est physicien médical au St. Josephs Health Centre; chercheur principal au Lawson Health Research Institute et professeur de biophysiques médicales, de radiodiagnostic et de médecine nucléaire à la Western University, à London, en Ontario.
Mention de source : Robarts Research Institute

Le journaliste indépendant Stephen Strauss discute avec M. Lee de la manière dont il est parvenu à surmonter les obstacles et à commercialiser son idée.

Strauss : Avez-vous toujours su que vous seriez un jour physicien médical?

Lee : Non. J’ai obtenu un diplôme avec spécialisation en physique et en mathématiques d’une université de Hong Kong. Je me dirigeais alors en physique théorique. Mais je me suis rapidement rendu compte que ce domaine était trop ésotérique et que les applications médicales de la physique auraient une plus grande incidence sur la vie de tous les jours et me procureraient davantage de satisfaction.

Strauss : J’ai lu que l’idée d’utiliser la tomodensitométrie pour produire des images du débit sanguin vous était venue pendant vos études supérieures, avant même que cela ne soit possible sur le plan technologique.

Lee : Je me rappelle avoir pensé un soir que si on pouvait utiliser un tomodensitomètre, on pourrait obtenir des images plus nettes que celles produites par les caméras gamma. J’étais si emballé par cette idée que je n’ai pas dormi de la nuit. Le lendemain matin, je me suis informé auprès du département de radiologie, mais on m’a poliment fait entendre que cela était impensable puisqu’il fallait capter des images du cerveau à peu près toutes les secondes, ce que le tomodensitomètre ne faisait pas.

Strauss : Après avoir obtenu un doctorat, vous avez travaillé pendant huit ans comme physicien médical dans des hôpitaux du Royaume-Uni, puis au Canada. Est-ce qu’il a été difficile pour vous de recommencer à faire de la recherche?

Lee : D’un côté, cela représentait un grand désavantage parce que mon parcours professionnel ne m’avait pas amené à publier des articles et que je n’avais essentiellement jamais fait de recherche. Mais il y avait tout de même un avantage à mon expérience sur le terrain : dès le début, je me suis donné comme objectif de faire quelque chose qui pourrait facilement et rapidement trouver une application en milieu clinique.

Strauss : Est-ce qu’il était facile à London d’avoir accès aux tomodensitomètres des hôpitaux pour réaliser vos expériences?

Lee : Oui, mais avec une contrainte d’horaire. Nous pouvions utiliser les tomodensitomètres des hôpitaux lorsqu’on ne s’en servait pas pour examiner des patients, ce qui nous laissait en fin de compte de 21 h à 7 h pour mener nos essais. Et pendant environ les dix premières années de recherche, mes étudiants et moi nous sommes pliés à cet horaire.

Strauss : Comment en êtes-vous venu à concevoir un logiciel servant à analyser les images du débit sanguin de divers organes du corps produites par un tomodensitomètre? Cela ressemble davantage à des aptitudes d’un programmeur que d’un physicien médical.

Lee : J’ai appris à maîtriser le calcul scientifique numérique et à mieux connaître le fonctionnement des logiciels dans mon projet de doctorat. Et comme je suis perfectionniste, j’ai passé plusieurs années à tenter d’améliorer la première version du logiciel du tomodensitomètre par perfusion. J’ai ainsi pu entrer en contact avec un spécialiste des applications scientifiques de GE Healthcare. Lorsque je l’ai rencontré à l’occasion d’une conférence scientifique, je lui ai expliqué ce que je faisais et lui ai demandé de soutenir mes travaux. La société m’a éventuellement versé des fonds pour approfondir ma recherche.

Strauss : Il semblerait qu’il soit parfois plus facile de créer des liens en personne que par courriel.

Lee : Oui. Notre projet a passé trois ou quatre ans en période de gestation, puis le spécialiste de GE m’a informé que la société souhaitait obtenir une licence pour mon approche de la tomodensitométrie par perfusion. On avait constaté la valeur de mon logiciel et on nous donnait un mois pour signer le contrat de licence.

Strauss : Et vous avez réussi à convaincre les avocats de conclure un accord aussi rapidement?

Lee : C’était une période étrange parce que j’étais en train de concevoir une application qui n’avait jamais été mise à l’essai auparavant. Le directeur scientifique du Robarts Research Institute, de la Western University, m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Ting, à ton avis, quelle serait le potentiel commercial de ce produit? »


 

Les médecins qui ont recours à la tomodensitométrie par perfusion pour traiter les victimes d’un accident vasculaire cérébral (AVC) observent quatre actions qui se produisent dans le cerveau à un instant précis : le débit sanguin cérébral (DSC), soit la vitesse à laquelle circule le sang dans le cerveau; le volume sanguin cérébral (VSC), soit le volume sanguin dans une quantité déterminée de tissu cérébral; le temps de transit moyen (TTM), soit le rapport entre le DSC et le VSC, qui donne des indications sur la circulation du sang dans le cerveau; la carte de la perméabilité des interfaces sang-cerveau, soit la perméabilité des barrières qui permettent les échanges entre le sang qui circule dans le cerveau et le cerveau lui-même. Lorsque le DSC et le VSC sont élevés (indiqués en rouge sur cette image), cela est bon signe. Toutefois, de faibles mesures (indiquées en bleu), et un TTM élevé indiquent que le patient a eu un AVC.
Avec l’autorisation du Dr Richard Aviv, Sunnybrook
Health Sciences Centre, Bayview (Ontario)

Et j’ai répondu : « En tant que scientifique, je l’ignore. »

Le directeur a donc dit aux avocats : « Même M. Lee, qui a un intérêt direct dans ce projet, ne peut en évaluer la portée, alors j’imagine qu’elle sera restreinte. Allons-y. » Plus tard, j’ai su que GE partageait mon point de vue et pensait qu’au total, on vendrait tout au plus une centaine de licences. À l’époque, personne ne voyait encore les applications possibles du logiciel dans le traitement du cancer et des AVC.

Strauss : Et combien en avez-vous vendues?

Lee : Il y a quelques années, j’avais estimé les ventes à près de 7000. De 700 à 800 nouvelles licences sont vendues chaque année.

Strauss : Est-ce qu’on peut tirer une leçon de cette expérience?

Lee : J’ai affiché des citations à mon mur. L’une est du scientifique français Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon. Elle dit : « Le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience. » Moi qui ai commencé ma carrière en recherche sur le tard et qui estime que mon véritable talent se résume à avoir du cœur à l’ouvrage, je me rallie à l’idée que la persévérance et la patience sont les meilleurs gages de réussite. En fait, mon vrai génie est d’avoir passé de longues heures en laboratoire.

Strauss : Il s’agit d’un discours très confucéen.

Lee : Pendant mon enfance, la ville de Hong Kong était elle-même très confucéenne. Mes professeurs m’ont grandement encouragé à obéir à la morale confucéenne qui incite l’homme a sans cesse cherché à s’améliorer.

Strauss : Que vous réservent vos recherches sous cette influence?

Lee : Nous sommes emballés puisque nous avons reçu dernièrement une contribution de la Fondation canadienne pour l’innovation pour acheter un tomodensitomètre de la prochaine génération grâce auquel nous pourrons balayer un cœur entier en moins de 0,3 seconde et en utilisant une dose de radiation bien moindre. Grâce à cette acquisition, nous commencerons à perfectionner l’utilisation de ce nouvel appareil avant qu’on ne s’en serve pour examiner des patients. Aussi, de nombreuses expériences sont en cours dans divers établissements au Canada et aux États-Unis. Nous espérons établir le lien entre l’efficacité ou l’inefficacité des traitements contre le cancer en fonction des fluctuations du débit sanguin. Nous devrions avoir les résultats de ces expériences d’ici six mois. À plus long terme, j’espère démontrer que la tomodensitométrie par perfusion peut servir à mesurer le débit sanguin dans tous les principaux organes du corps. Notre travail ne sera achevé que lorsque nous aurons atteint cette ultime frontière.