Talking evolution

Propos sur l'évolution

Le biologiste évolutionniste Douglas Morris fait l’éloge de Darwin
11 février 2009
Le 12 février 1809, Charles Darwin voyait le jour dans une petite ville pluvieuse du nord-ouest de l’Angleterre. Cinquante ans plus tard, il exposait sa théorie de l’évolution dans L’Origine des espèces, un ouvrage qui a révolutionné notre compréhension du monde naturel. En l’honneur de son anniversaire et en hommage à son génie et à son influence sur la science, 2009 est célébré de par le monde comme l’année de Darwin.
 

Un des éminents biologistes évolutionnistes du Canada, Douglas Morris en connaît évidemment long au sujet de Darwin. Il est professeur et titulaire de la chaire de recherche en études nordiques à l’Université Lakehead de Thunder Bay (Ontario) et président de la Société canadienne d’écologie et d’évolution, un des plus grands regroupements de scientifiques au pays. Il étudie différents scénarios évolutionnistes chez les mammifères et enseigne l’écologie de l’évolution et de la conservation.

M. Morris a bien voulu nous entretenir de l’influence considérable de Darwin sur la science.

InnovationCanada.ca (IC) : Brièvement, en quoi consiste la théorie de l’évolution de Darwin?

Douglas Morris : Le génie de Darwin peut se résumer à trois principes de base. Il y a d’abord la variation héréditaire, à savoir qu’un individu possède ou non un certain trait transmissible d’une génération à l’autre. Il y a ensuite la lutte pour la vie : il naît plus d’individus qu’il ne peut en survivre. Enfin, la variation héréditaire influence la lutte pour la vie, c’est-à-dire que tous les individus ne peuvent se reproduire.

IC : Comment sa théorie a-t-elle fait progresser la science?

DM : Par ces principes tout simples, Darwin a éclairé des mystères qui intriguaient depuis longtemps la science. Comment expliquer l’incroyable diversité des espèces? La procession de la vie à travers les âges? La distribution des espèces sur la planète? Avec ces quelques idées fondamentales, il y est arrivé.

IC : En quoi la publication de L’Origine des espèces a-t-elle modifié notre compréhension de l’évolution?

DM : Nous comprenons certainement mieux les mécanismes de l’adaptation. Darwin s’y connaissait peu en génétique, aussi pendant une bonne partie du dernier siècle, nous avons élaboré la théorie génétique de l’évolution et, dans une grande mesure, de la sélection naturelle [la transmission des gènes bénéfiques aux générations suivantes]. Il a fallu attendre pour en vérifier l’exactitude que soient mises au point les techniques modernes de la génétique et de l’ADN. Beaucoup des grands postulats de Darwin s’en trouvent confirmés, mais nous ne cessons de progresser.

DM : À mon avis, notre société a eu beaucoup de mal à accepter l’évolution, non à la comprendre. Dans notre système d’éducation, la plupart des étudiants apprennent les sciences physiques – chimie, physique, peut-être aussi géologie, astronomie, géographie – des sciences qui se renforcent toutes entre elles parce qu’elles sont fondées sur des propriétés physiques. Mais l’évolution et l’écologie ne peuvent se comprendre à partir de ces mêmes propriétés. Je pense que Darwin a créé en fait une science nouvelle. On peut savoir tout ce qu’on veut de la structure moléculaire et des particules subatomiques sans jamais vraiment en apprendre sur l’adaptation ou la dynamique des populations ou des collectivités.

IC : Pourquoi le commun des mortels devrait-il s’intéresser à l’évolution?

DM : Nous sommes des organismes biologiques produits par l’évolution. Nous sommes engagés dans la marche de la vie autant que n’importe quelle autre espèce, et nous ne pouvons pas en changer les règles. Toute personne instruite devrait posséder des rudiments des sciences fondamentales qui conditionnent nos actions de tous les jours. Le plus grand espoir est que nous puissions utiliser notre intelligence et notre connaissance des rouages de l’évolution pour résoudre des problèmes, comme l’évolution de la résistance aux antibiotiques, aux herbicides et aux pesticides ou les effets des espèces envahissantes.

IC : Qu’arrivera-t-il si nous n’apprenons pas bien ces leçons?

DM : C’est peut-être uniquement à cause de la biodiversité que les humains ont pu évoluer. Sans cela, on peut se demander si un organisme intelligent aurait pu prospérer comme nous l’avons fait. Et malheureusement, nous sommes en train de gruger notre propre maison.

IC : Que voulez-vous dire?

DM : Les exemples abondent dans l’histoire de l’humanité. Prenons les Polynésiens. Ils ont migré d’île en île et la biodiversité s’est effondrée sur leur passage. Ils ont essaimé à travers le Pacifique jusqu’à finir par manquer d’îles et là, c’est leur société entière qui s’est effondrée. Or aujourd’hui, nous risquons d’avoir le même effet sur une île unique qui s’appelle la Terre, mais nous n’avons nulle part où nous réfugier. Le seul moyen d’éviter l’effondrement des écosystèmes et de la vie telle que nous la connaissons est de comprendre l’écologie et la dynamique de l’évolution. Nous savons qu’il y aura des conséquences graves, mais nous ne savons pas lesquelles. Nous devons le découvrir, afin de planifier notre avenir et d’éviter les calamités qui sont notre lot depuis des siècles que nous arpentons la planète en laissant nos problèmes derrière nous.

IC : Si vous rencontriez Darwin aujourd’hui, que lui diriez-vous?

DM : Je pense que je voudrais discuter avec lui de l’immense perte que représente la disparition de cette biodiversité qu’il a si bien décrite dans L’Origine des espèces. La dernière phrase de son livre est une envolée poétique sur la beauté de la vie et de ses formes innombrables. Je serais curieux de voir s’il n’aurait pas les larmes aux yeux...