Preserving knowledge, empowering communities

Préserver le savoir et habiliter les collectivités

Un logiciel de cartographie donne vie à la culture orale inuite
5 avril 2013

Durant des décennies, les cartographes ont représenté le Nord canadien comme un vaste espace inhabité, donnant aux lieux des noms européens afin que les gens du monde entier, dont la plupart ne visiteraient jamais l’Arctique, puissent s’imaginer ces contrées froides et exotiques.

Or, si les habitants du Nord avaient établi leurs propres cartes, à quoi ressembleraient-elles? Qu’y retrouverait-on? À tout le moins, des toponymes inuktituts et des sentiers traditionnels. Les Inuits y indiqueraient la glace de mer et feraient entendre la voix des anciens racontant les migrations animales. Issus de la tradition orale, les Inuits voudraient voir leurs cartes parler et bouger.

Pour Fraser Taylor, qui a inventé le terme « cybercartographie » pour décrire un nouveau type d’atlas multisensoriel, multimédia et interactif, il s’agissait du défi par excellence.

Au Geomatics and Cartographic Research Centre de la Carleton University, à Ottawa, Fraser Taylor, géographe primé de réputation internationale, travaille de concert avec ses collègues depuis 2005 pour aider les Inuits à cartographier leur territoire, à leur façon.

« Nos techniques de cybercartographie mutlimédias conviennent parfaitement à la culture orale des Inuits, souligne Fraser Taylor. Le support imprimé ne permettrait pas de rendre avec autant de justesse les traditions narratives de ce peuple. »



Le chercheur de la Carleton University, Fraser Taylor, a conçu un logiciel de cartographie qui permet aux Inuits de tracer leurs propres cartes électroniques afin d’aider à préserver leur culture et leurs traditions orales. La carte ci-dessus nous renseigne sur des paramètres variés, qu’il s’agisse des fissures de gel, des sentiers ou de l’emplacement des camps.

Mention de source : atlas de la Siku inuite (glace de mer)

Le chercheur a récemment reçu du financement de la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) afin de remplacer et de mettre à niveau le matériel de son logiciel libre de cartographie, qui en avait grandement besoin. Ce logiciel, baptisé Nunaliit – qui signifie établissement, collectivité ou habitat en inuktitut – est utilisé pour cartographier divers paramètres qu’il s’agisse de la probabilité de devenir sans-abri dans les villes du sud ou des sentiers de motoneige.

Pour effectuer ses recherches dans les régions septentrionales, Fraser Taylor s’est associé à Claudio Aporta, professeur agrégé au département de sociologie et d’anthropologie de la Carleton University et spécialiste du savoir des peuples autochtones du nord. Grâce aux relations de ce dernier et à de nombreux partenaires des régions nordiques, les Inuits ont pu créer plusieurs atlas électroniques qui permettent aux utilisateurs de vivre l’expérience du Nunavut de l’intérieur.

Selon Fraser Taylor, il est primordial de consigner cette perspective dès aujourd’hui, puisque le langage et le savoir locaux ‒ en ce qui concerne notamment le territoire, la météo et les animaux ‒ sont en train de disparaître en raison des changements sociaux, climatiques et économiques qui surviennent rapidement.

« Dans la tradition orale, le savoir s’éteint avec la personne qui le détient, souligne le chercheur. Nous devons sortir de notre domaine de spécialisation afin d’avoir une vue d’ensemble de la réalité, non seulement en ce qui a trait aux collectivités nordiques, mais également à toutes les collectivités et disciplines scientifiques. »

C’est la souplesse du logiciel Nunaliit qui en fait son originalité. En effet, ce logiciel peut traiter diverses données au format vidéo ou audio ainsi que des documents de bureau et de cartographie. Ainsi, les utilisateurs peuvent cartographier les renseignements voulus sous la forme qui leur convient.

À titre d’exemple, l’atlas de la siku inuite (glace de mer), comprend une vaste gamme de renseignements sur les glaces qui entourent l’île de Baffin, dont des interviews avec des chasseurs (traduits en anglais) sur l’importance des glaces de mer et des déplacements. Les chasseurs y font également part de leurs observations sur les changements qui touchent les glaces et les motifs de ceux-ci.

Les données sur la glace de mer sont d’une importance capitale, et ce, non seulement pour les Inuits, précise Fraser Taylor. Les observations effectuées dans la région sont utiles pour des chercheurs du monde entier qui étudient la cryosphère de la Terre.

Une fraction du financement de la FCI servira à la construction de serveurs locaux ‒ c’est le volet « répartition des données » du projet ‒ afin que les résidents puissent amasser du contenu sur lequel ils auront le contrôle. Car habiliter les collectivités autochtones est le principe sine qua non qui oriente tous les travaux du chercheur.

Cindy Cowan, directrice des programmes d’apprentissage sur les collectivités et les distances au Nunavut Arctic College, à Iqaluit, a fait la connaissance de Fraser Taylor par l’entremise du projet d’atlas de la baie de l’Arctique. Des professeurs du collège utilisent désormais les atlas électroniques du chercheur pour enseigner aux étudiants et aux adultes comment prendre part à des recherches externes et mener leur propre recherche en se servant du logiciel Nunaliit pour compiler leurs données.

Les atlas aident également à démystifier la science auprès des apprenants adultes, affirme Mme Cowan. En effet, nombreux sont ceux qui habitent une petite collectivité, ont l’inuktitut comme langue maternelle et n’ont pas eu l’occasion de terminer leurs études secondaires. Les Inuits découvrent donc comment il est possible d’approfondir un sujet qu’ils trouvent utile et pertinent.

Le projet d’atlas crée également un important transfert de pouvoir, puisqu’il permet aux Inuits de changer de rôle en devenant non plus des spécimens, mais des scientifiques. « À mon avis, c’est un outil efficace pour éliminer la discrimination, soutient Cyndi Cowan. Quel savoir ou quel point de vue privilégie-t-on? Le rapport colonisateur- colonisé entre le Canada et les Inuits, et entre les chercheurs du sud et les personnes qui ont fait l’objet de leurs études, existe bel et bien, et je pense que nous devons décoloniser ce processus. Les travaux de M. Taylor, le logiciel Nunaliit et les possibilités envisagées pour son utilisation, constituent un moyen de décolonisation. »

Selon Mme Cowan, l’atlas est également attrayant pour les jeunes qui souhaitent tisser des liens avec leurs aînés et le passé, mais qui vivent dans un monde numérique. En élaborant des atlas pour leur collectivité, ils jettent des ponts entre ces deux mondes.