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Les travaux d'une expédition arctique d'un an donnent des résultats cruciaux pour le développement futur du Nord canadien
1 novembre 2005
Quand le brise-glace de recherche NGCC Amundsen a appareillé, en août dernier, pour sa seconde grande mission de recherche dans l’Arctique canadien, certains chercheurs de l’équipage scientifique avaient pour objectif de confirmer une hypothèse qui fait froid dans le dos.
 

Selon cette hypothèse, le passage du Nord-Ouest serait bientôt appelé à devenir une voie de navigation internationale. On estime en effet que d’ici 15 ans — soit environ 35 plus tôt que ne l’avaient prédit la majorité des scientifiques —, le passage sera libre de glace plusieurs mois par année.

« Tout semble fondre un peu plus rapidement que ne le prévoyaient les modèles intermédiaires », indique Louis Fortier, professeur à l’Université Laval et éminent océanographe canadien de l’Arctique. « Cette fois, il semble que les modèles les plus pessimistes vont se vérifier. »

Louis Fortier affirme que cette découverte déclenche une sonnette d’alarme pour le gouvernement canadien, qui doit commencer dès maintenant à se préoccuper de la souveraineté de l’Arctique et des enjeux géopolitiques qui y sont liés. Traditionnellement, le Canada soutient que le passage du Nord-Ouest se trouve en territoire canadien puisqu’il est constitué d’eaux « intérieures » recouvertes de glace durant toute l’année. Toutefois, les États-Unis et de nombreux pays européens ont d’ores et déjà adopté la position qu’une fois ouvert, le passage reliera deux plans d’eau internationaux et deviendra, par le fait même, une voie internationale. Le passage du Nord-Ouest ayant toujours été considéré comme une route commerciale maritime attrayante, le Canada doit affermir sa position avant que d’autres pays ne tentent de faire valoir leurs revendications.

« Il faut procéder comme l’a fait Panama pour le canal, affirme Louis Fortier. Nous devrions être en mesure de dire aux autres pays : ‘Vous pouvez passer par ici, mais vous allez franchir le passage sous la surveillance et la responsabilité du Canada.’ » Les traversées par le passage du Nord-Ouest devront donc se faire de manière sécuritaire, tant sur le plan physique qu’environnemental.

Au cours de la présente mission, les chercheurs de l’Amundsen utiliseront encore une fois un sonar multifaisceaux EM-300 qui permettra au Canada d’obtenir à plus ou moins long terme la première image complète des fonds marins à cette hauteur, ainsi que des données qui permettront de cartographier avec une précision inégalée les futurs couloirs de navigation.

Autrefois appelé NGCC Sir John Franklin, le brise-glace Amundsen a subi un réaménagement majeur en 2003. En tout, 50 modifications ont été apportées à ses systèmes et à son infrastructure. C’est pour souligner son nouveau rôle de brise-glace de recherche qu’on l’a rebaptisé en l’honneur du légendaire explorateur de l’Arctique. D’ailleurs, on peut dire que le navire a vraiment réussi à briser la glace au sein de la communauté scientifique de l’Arctique.

Le voyage inaugural de l’Amundsen a eu lieu dans le cadre de l’Étude internationale du plateau continental arctique canadien (CASES). Avec à son bord des chercheurs provenant de neuf pays, le navire s’est rendu dans la mer de Beaufort pour y étudier l’écosystème du plateau continental du fleuve Mackenzie. « Nous avions prévu passer 340 jours dans l’Arctique et, en fait, le navire est resté en mer durant 390 jours, déclare Louis Fortier. Cette expédition multidisciplinaire était probablement la mission la plus vaste et la plus complète qu’on ait réalisé à l’époque moderne pour comprendre ce qui se passe dans l’océan Arctique. Elle a obtenu un immense succès national et international, et a favorisé le regroupement de la communauté scientifique canadienne de l’Arctique. »

Au cours de la mission d’un an, divisée en neuf rotations de six semaines, 42 chercheurs ont « [tout] mesuré, de la stratosphère aux sédiments » et étudié l’ensemble de la biologie arctique, des virus aux mammifères, précise Louis Fortier. L’un des objectifs principaux de cette mission était d’établir les critères en fonction desquels seraient recueillies les données et les mesures au cours des voyages annuels subséquents et plus brefs de l’Amundsen.

La mission de cette année s’effectue sous les auspices d’ArcticNet, un réseau de centres d’excellence canadiens qui regroupe 140 chercheurs principaux provenant de 23 universités canadiennes et de cinq ministères, ainsi que des chercheurs venus de 11 autres pays. L’Amundsen passera 150 jours dans l’Arctique. Après avoir traversé la mer de Beaufort, il se fraiera un chemin à travers le passage du Nord-Ouest pour continuer à cartographier et photographier le plancher océanique. Les scientifiques récupéreront aussi une série d’observatoires sous l’eau, ou « mouillages », qui enregistrent en continu de vastes quantités de données relatives entre autres à la température et aux polluants. Ces données, qui aident les scientifiques à comprendre les changements qui se produisent dans l’océan Arctique, seront téléchargées et les mouillages remis en place pour une autre année. ArcticNet est un projet de recherche à long terme qui pourrait s’étendre sur 18 ans selon le renouvellement du financement prévu.

Retombées

Les recherches menées à bord de l’Amundsen visent à élargir la base de connaissances de manière à aider les Canadiens à comprendre les répercussions de certains phénomènes comme les changements climatiques et la mondialisation dans l’Arctique. Fort de ce savoir, le Canada sera mieux outillé pour élaborer des stratégies efficaces et des politiques nationales relativement à ces enjeux.

En restant sur place pendant douze mois pour recueillir de l’information aussi bien sur les profondeurs glaciales de l’océan Arctique que sur l’atmosphère à la surface, les chercheurs ont pu non seulement noter le dégel plus rapide que prévu du passage du Nord-Ouest, mais aussi élucider certains mystères et observer d’autres phénomènes. Dans la foulée de cette mission inaugurale, les laboratoires se sont retrouvés « submergés » par toutes les données produites par les douzaines de projets de recherche menés dans le cadre de l’expédition d’un an de l’Amundsen.

Les chercheurs ont constaté que, dans les ténèbres hivernales des fonds océaniques, l’écosystème marin de l’Arctique est beaucoup plus actif qu’on ne le croyait. Ils ont aussi localisé d’immenses quantités de morue arctique dont les scientifiques soupçonnaient l’existence après en avoir décelé des traces dans les estomacs d’oiseaux de mer, de phoques et de baleines, mais qu’ils n’avaient jamais pu repérer. Grâce aux sonars de pointe de l’Amundsen, qui ont détecté des bancs de poissons 30 fois plus grands que ceux qu’on avait trouvés auparavant, les chercheurs ont finalement été en mesure de confirmer l’existence de ces morues. Une découverte comme celle-là est capitale pour la reprise de l’industrie de la pêche au Canada.

« Cette fois, nous les avons trouvées, indique Louis Fortier. Les [morues] abondent dans les 100 mètres qui se trouvent au-dessus du plancher océanique. Elles se reproduisent, mangent du zooplancton et se regroupent. Elles sont très actives [durant l’hiver arctique], ce qui a été une surprise pour nous! »

Les chercheurs ont fait une autre découverte de taille : ils ont constaté que la calotte glaciaire de l’océan Arctique, telle une cuve géante, absorbe des quantités massives de dioxyde de carbone, un gaz à effet de serre lié au réchauffement de la planète.

« Nous pensions que la banquise hivernale formait un couvercle étanche sur l’océan Arctique et qu’il n’y avait aucun échange de gaz par la banquise durant les mois d’hiver », poursuit Louis Fortier. Or, les scientifiques ont plutôt observé que la glace absorbe le CO2 à raison de 20 grammes par mètre carré.

« Si l’on applique ce calcul à l’ensemble des 12 à 13 millions de kilomètres carrés de glace qui recouvrent l’Arctique en hiver, on obtient environ 360 millions de tonnes de CO2 », ajoute le chercheur. Ce chiffre équivaut à 1,5 fois l’engagement total du Canada en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre en vertu du protocole de Kyoto.

Cependant, précise Louis Fortier, comme les chercheurs n’ont pas encore été en mesure d’établir où va ce CO2, on ne peut pas encore considérer le phénomène comme une réduction des gaz à effet de serre. À ce jour, les scientifiques ne sont pas parvenus à déceler un quelconque processus de conversion ou un transfert dans l’eau. D’autres recherches seront menées pour déterminer si le gaz est rejeté dans l’atmosphère lorsque la glace fond ou s’il se produit un processus permanent d’absorption ou de conversion qui élimine le CO2.

À l’évidence, l’Arctique recèle encore de nombreux secrets pour les chercheurs mais, grâce à ces découvertes récentes, le Canada aura une meilleure compréhension de son territoire arctique et pourra prendre des décisions éclairées sur ses frontières.

Partenaires

La transformation du brise-glace Sir John Franklin en une plateforme de recherche de pointe pour l’exploration de l’Arctique, l’Amundsen, est le fruit d’une proposition conjointe soumise en 2002 par un consortium d’universités chapeauté par l’Université Laval et quatre ministères fédéraux (le ministère des Pêches et des Océans, Environnement Canada, Ressources naturelles Canada et le ministère de la Défense nationale).

L’Étude internationale du plateau continental arctique canadien (Canadian Arctic Shelf Exchange Study - CASES), un réseau de recherche de cinq ans financé par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), a constitué la première mission scientifique de l’Amundsen.

Au nombre des partenaires figurent également la Garde côtière canadienne qui a récemment absorbé le coût de l’installation du système de positionnement dynamique, un équipement de pilotage et de positionnement extrêmement précis, le réseau canadien de centres d’excellence ArcticNet et plusieurs ministères et organismes fédéraux dont Pêches et Océans, Ressources naturelles, Environnement et le Musée canadien de la nature.

ArcticNet regroupe plus de 90 chercheurs de 23 universités canadiennes, d’Affaires indiennes et du Nord Canada et des quatre ministères cités plus haut. Le réseau collabore avec des équipes de recherche des États-Unis, du Japon, du Danemark, de la Suède, de la Norvège, de la Pologne, du Royaume-Uni, de l’Espagne, de la Russie, du Groenland et de la France.

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