The greatest lakes

Une image satellite des Grands Lacs.

Les plus grands lacs de la planète

Le directeur du plus important centre de recherche sur les écosystèmes aquatiques d’eau douce de l’Amérique du Nord discute des menaces qui planent sur les Grands Lacs et de la lueur d’espoir qui persiste
29 novembre 2015

Impossible de manquer les côtes des lacs Érié, Ontario, Huron, Michigan et Supérieur qui dominent l’environnement géographique du sud de l’Ontario ainsi que des États américains avoisinants. L’eau de ces bassins – vestige de la fonte des glaciers de la dernière période glaciaire ayant pris fin il y a dix mille ans – constitue 21 pour cent de l’eau douce de surface de la planète. Les Grands Lacs, à la fois ressource naturelle, corridor de transport et centrale électrique verte, forment un joyau naturel complexe qui suscite de nombreuses questions de recherche. Daniel Heath est professeur au département de biologie de la University of Windsor et directeur général du Great Lakes Institute for Environmental Research (GLIER). Aménagé sur les berges de la Detroit River, cet institut étudie principalement les Grands Lacs, bien que ses chercheurs se penchent également sur des questions liées à l’eau à l’échelle mondiale.

Dan Heath pose devant plusieurs écrans d’ordinateur brillants dans un bureau sombre, fixant l’objectif.
Daniel Heath est directeur général du
Great Lakes Institute for Environmental
Research à la University of Windsor.
Mention de source :
Stephen Fields,
University of Windsor

Pourquoi les Grands Lacs sont-ils importants?

Ils représentent le plus vaste bassin hydrographique unique d’eau douce au monde, ce qui constitue une immense ressource. Et grâce à leur fonction de canal de transport, ils sont aussi devenus un carrefour pour l’industrie et l’habitation humaine. Si je ne m’abuse, environ 40 pour cent de la population canadienne vit dans cette région.

Qu’est-ce qui vous fascine à leur égard?

Avant tout, l’envergure et la vitalité de cet écosystème. J’ai déjà étudié d’autres écosystèmes aquatiques, mais il s’agissait habituellement de lacs beaucoup plus petits. On ne retrouve cette dynamique dans aucun autre habitat sauf dans l’océan. La vie aquatique et terrestre y est très diversifiée – oiseaux, mammifères et reptiles. On y trouve également un nombre incroyable d’espèces de poissons différentes qui entrent dans plusieurs réseaux alimentaires. De plus, il faut tenir compte de la complexité du secteur de la pêche et des enjeux pragmatiques relatifs aux contaminants qui ont des effets directs sur les poissons et les humains qui s’en nourrissent.

Quel est le rôle du GLIER?

Le GLIER a vu le jour il y a plus de 30 ans en raison des efforts ciblés englobant de multiples disciplines à déployer pour comprendre l’immense écosystème des Grands Lacs. Ainsi, certains de ses chercheurs sont spécialisés en ingénierie, en informatique, en biologie ou en sciences de la terre. Nous nous côtoyons tous lors des réunions et des conférences.

Donnez-moi un exemple de projet auquel vous collaborez.

Nous travaillons sur le projet GLUON, un réseau d’observation nommé le Great Lakes Underwater Observation Network. Nous aménageons des stations un peu partout dans les Grands Lacs pour suivre en temps réel les processus qui ont lieu sous l’eau. Nous pourrons ainsi étudier tous les aspects de l’eau, de ses propriétés chimiques à la dynamique du plancton en passant par les populations de poissons et les interactions entre ces systèmes.

Est-ce que les Grands Lacs présentent une occasion de recherche exceptionnelle en raison de leur dimension?

La complexité des Grands Lacs, même si elle représente un défi, est fascinante. Les travaux réalisés revêtent un sentiment d’urgence qui n’existe pas dans le cas d’un plus petit lac. Beaucoup de personnes en dépendent, et non seulement pour se divertir. Il s’agit de leur gagne-pain. Enfin, les Grands Lacs constituent une ressource vitale pour s’attaquer à la pénurie d’eau douce qui se profile.

Quels sont les enjeux les plus préoccupants par rapport à l’eau douce des Grands Lacs?

Les changements climatiques et les espèces envahissantes sont en train de modifier l’écosystème aquatique de façon imprévisible. Nous maîtrisons assez bien les contaminants, comme les BPC, bien que nous en trouvions de nouveaux, et même certains types inusités ayant des effets inattendus.

Cependant, les changements climatiques nous amènent en terrain inconnu. Les espèces envahissantes des Grands Lacs ne cessent de nous surprendre, de façon positive ou négative. Par exemple, la carpe asiatique, en raison de sa taille spectaculaire, stimule l’imaginaire collectif, mais certains envahisseurs invertébrés sont également très inquiétants. Personnellement, je suis davantage préoccupé par les espèces qui ont une incidence à grande échelle, voire sur l’ensemble de l’écosystème. Je pense que nous devons nous concentrer sur celles-ci. En Amérique du Nord, les Grands Lacs constituent le moteur de l’économie et une source d’eau potable pour des millions de personnes. Nous ne pouvons pas les tenir pour acquis.

Quelles espèces envahissantes ont une incidence sur l’ensemble des lacs?

Dans d'autres écosystèmes, la carpe asiatique s’y trouve maintenant en si grand nombre que cela entraîne d’énormes conséquences : sa consommation extraordinaire de zooplancton prive les autres espèces de nourriture. Et cela pourrait arriver dans les Grands Lacs. Le gobie à taches noires est aussi extrêmement présent – nos plongeurs en ont vu au fond du lac Érié en masse compacte ondulant tel un tapis volant –, et de plus, il est omnivore. Cette espèce est de loin la plus répandue de la biomasse de ce lac. Selon les modèles écologiques, certains autres envahisseurs pourraient se manifester, mais nous les surveillons de près, utilisant l’ADN extraite de l’eau pour détecter leur présence. Même s’il n’y a que quelques spécimens, nous trouverons leur ADN dans des cellules de peau morte, des matières fécales ou des cellules libérées lorsque les poissons morts se décomposent, et nous pourrons ainsi savoir très tôt qu’ils ont fait leur apparition. Cette approche s’apparente quelque peu à une enquête judiciaire. Par exemple, nous pouvons savoir si les carpes asiatiques traversent la barrière pour pénétrer dans le canal, près de Chicago. Ce système en est encore à ses balbutiements, mais, en principe, nous pourrons obtenir de multiples renseignements sur ce qui se produit dans les Grands Lacs grâce à l’analyse de l’ADN.

Nous effectuons, par exemple, des études génétiques sur un envahisseur invertébré : la crevette rouge sang (Hemimysis anomala). Cette minuscule crevette originaire d’Europe est de plus en plus répandue, surtout dans l’est du lac Ontario. Et comme elle se reproduit rapidement, elle pourrait avoir d’inquiétantes répercussions.

Y a-t-il une lueur d’espoir?

Avant tout, il faut savoir qu’il s’agit d’un très grand écosystème et que celui-ci a une remarquable capacité d’adaptation. Certains chercheurs du GLIER et d’ailleurs pensent que nous pourrions être au bord de la catastrophe, mais je ne suis pas encore de cet avis. Cet écosystème est d’une telle envergure qu’il a tendance à se rétablir. La moule zébrée, par exemple, est problématique, mais elle n’a pas encore engendré les conséquences désastreuses qu’on avait d’abord imaginées.

Par ailleurs, la recherche menée à l’institut et ailleurs en Amérique du Nord englobe de plus en plus de disciplines – les scientifiques se penchent sur la situation en analysant de multiples agresseurs environnementaux et tiennent compte à la fois des contaminants, des changements climatiques, des espèces envahissantes, des pêches et de divers facteurs. Cette approche holistique pourrait mettre en lumière des solutions simples qui permettraient aux gouvernements et aux organismes liés à l’eau de prendre des décisions éclairées en matière de réglementation et de remise en état.

Cet article a été publié à l’origine en juin 2014