Tools of the mind

Les outils de l'intelligence

Une chercheuse canadienne se penche sur un programme préscolaire américain novateur pour voir comment il pourrait aider les tout jeunes Canadiens à s'accomplir
29 septembre 2010
Une fillette accomplit une tâche pour tester sa
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Une fillette accomplit une tâche pour tester sa capacité à se souvenir de consignes. La plupart des enfants de cinq ans formés à Tools of the Mind réussissent l'exercice alors que leurs pairs qui n'ont pas suivi le programme échouent.
Martin Dee, Relations publiques de l'Université de la Colombie-Britannique (UBC)

La première fois que la neuroscientifique Adele Diamond a mis les pieds dans une classe du New Jersey où les enseignants suivaient le programme Tools of the Mind, elle a été frappée par la silencieuse maîtrise de soi des enfants. Alors que la plupart des classes préscolaires et maternelles sont chaotiques et bruyantes, dans la classe de Tools of the Mind les enfants travaillaient paisiblement par groupes de deux ou trois, sans agitation ni confusion et avec un minimum d’intervention de l’éducateur.

« N’importe qui peut très bien voir la différence entre les deux salles de classe, c’est évident ! », dit la titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neuroscience cognitive développementale à l’Université de la Colombie-Britannique, Adele Diamond.

C’est le programme pédagogique qui fait la différence, ajoute-t-elle. Développé par la psychologue russe Elena Bodrova et son homologue américaine Deborah Leong, et fondé sur les théories du psychologue russe Lev Vygotsky et de ses étudiants, Tools of the Mind aide les enfants à améliorer leurs fonctions exécutives. Ainsi, les enfants sont davantage en mesure de contrôler leurs impulsions, leur mémoire de travail et leur souplesse cognitive en vue d’adapter leur comportement à de nouveaux défis ou à des situations nouvelles.

De plus en plus, les recherches indiquent que les fonctions exécutives sont primordiales dans la réussite d’un enfant – autant à l’école que dans la vie. En s’entraînant au contrôle de soi, les enfants peuvent éviter de se mettre en danger, de se trouver dans l’embarras ou d’offenser quelqu’un. Cela leur permet également de se concentrer sur une activité. La mémoire de travail est nécessaire pour extraire l’information et la relier au présent; quant à la souplesse cognitive, elle permet à l’enfant de résoudre des problèmes et d’apporter ses propres solutions.

La chercheuse estime qu’en améliorant les fonctions exécutives de l’enfant, il serait possible de diminuer le nombre de programmes d’éducation spécialisée coûteux, de même que les diagnostics de trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention (THADA) et de trouble des conduites, ainsi que le taux de décrochage, la délinquance et la toxicomanie.

« Les enseignants se plaignent du fait que leurs élèves arrivent à l’école avec des fonctions exécutives beaucoup moins développées qu’avant, indique la titulaire de chaire. C’est un enjeu majeur dans l’épuisement professionnel des enseignants et dans le nombre d’enfants à qui on prescrit des médicaments pour traiter leur hyperactivité. » 

Également psychologue du développement, Adele Diamond se spécialise dans le THADA et la fonction exécutive. Quand elle a découvert le programme Tools of the Mind, elle a su qu’elle avait trouvé une façon d’aider les enfants dans l’apprentissage de fonctions essentielles. Dans une étude comparative menée sur deux ans auprès de 21 classes utilisant le programme Tools of the Mind et de 21 autres suivant le programme classique, la chercheuse a établi que les enfants du premier groupe étaient plus performants que ceux du second groupe en ce qui concerne la mesure objective de la fonction exécutive. Publiée dans la revue Science en 2007, son étude a soulevé un immense intérêt autant chez les éducateurs que chez les parents.
 
Le programme Tools of the Mind met l’accent sur le jeu de rôle, dans lequel les enfants conçoivent un scénario et jouent les personnages. Par exemple, l’enfant peut annoncer à haute voix les éléments suivants : « Je vais être la maman et tu vas être le bébé malade; tu vas pleurer et je vais t’emmener chez le médecin. » Dans certaines activités, l’enfant raconte une histoire à un de ses compagnons. Ce genre d’activité et de jeu en équipe permet aux enfants d’exercer leurs habilités d’autorégulation cognitive et affective tout en développant leur aptitude aux études.

Le test de classement de cartes vérifie la
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Le test de classement de cartes vérifie la capacité de l'enfant à passer d'un classement à un autre. Même si un enfant de trois ans comprenne comment classer les cartes selon le second critère, il continuera à les classer selon le premier.
Martin Dee, Relations publiques de l'Université de la Colombie-Britannique (UBC)

« Lev Vygotsky affirmait que les jeunes enfants intériorisaient les choses en transformant l’expérience vécue par la verbalisation intérieure ou le soliloque, indique Deborah Leong, professeure émérite et directrice du Center for Improving Early Learning au Metropolitan State College de Denver. Alors, on enseigne aux enfants diverses formes de soliloque pour les aider à se rappeler les lettres et les chiffres, par exemple, et également pour les aider à contrôler leurs émotions et à exprimer leurs frustrations. »

Grâce à l’étude d’Adele Diamond, environ 20 000 enfants fréquentent aujourd’hui les classes Tools of the Mind dans neuf états américains. « Nous étions un très petit nombre avant qu’Adele ne s’intéresse à nous, indique Deborah Leong. Après la publication de son étude, les gens ont découvert le programme et l’intérêt a été exceptionnel. »

Les enfants dont les fonctions exécutives sont peu développées reçoivent souvent, à tort, un diagnostic de THADA, explique la chercheuse. Même si c’était vraiment le cas, elle croit que le fait de renforcer ces fonctions pourrait réduire les effets de ce trouble et permettre aux enfants d’améliorer leur confiance et leur santé mentale.

Elle tente maintenant d’implanter ce programme au pays. Mais malgré les nombreuses études ayant démontré les bénéfices à long terme d’un engagement dans l’éducation de la première enfance, les provinces se montrent peu disposées à affecter des fonds publics à ce domaine. En outre, il n’existe pas de consensus quant au type de programme susceptible de donner les meilleurs résultats à long terme.

« Ce programme n’est appliqué nulle part au pays, même s’il suscite beaucoup d’intérêt », constate-t-elle. Les enseignants et les parents dans plusieurs villes en Colombie-Britannique, tout comme de nombreux éducateurs en Alberta, en Ontario, en Saskatchewan et au Québec aimeraient voir ce programme mis en œuvre. Le problème, ajoute-t-elle, c’est que les provinces, responsables de l’éducation, ne se sont pas encore engagées à investir pour permettre aux enseignants de suivre et de dispenser le programme Tools of the Mind.

Adele Diamond estime que le développement des fonctions exécutives entraîne des effets positifs à long terme. « Les gouvernements doivent faire de l’éducation de la première enfance une priorité suffisamment importante pour y engager des fonds, dit-elle. La solution repose sur cette volonté. »