My career as an inventor

Ma carrière d'inventrice

1 mars 2005

La rumeur dit vrai : j'ai inventé quelque chose. Une vraie invention, pas comme celles que j'ai fabriquées de toutes pièces dans des romans ou des contes. J'aurais voulu la garder secrète jusqu'à l'automne, jusqu'à ce qu'une version améliorée soit prête. Mais depuis une petite démonstration en privé, la chose s'est ébruitée, si bien que mon invention et moi-même suscitons soudain beaucoup d'intérêt. À New York, à Londres, à Los Angeles, on veut savoir. À Taïwan même! Je vous raconte...

La nécessité est mère de l'invention, dit-on. Cette fois, la nécessité venait de moi. Les tournées d'auteur me pesaient énormément : un écrivain ne peut pas être à trois endroits en même temps. Les éditeurs aussi avaient besoin de mon invention : les dépenses de voyage devenaient prohibitives, surtout en Amérique du Nord, où les distances sont si grandes. Comme disaient Harold Innes et Marshall McLuhan dans les années 60, les réseaux de communication sont depuis longtemps en tête des préoccupations du Canada.

Toujours est-il qu'un beau jour d'avril 2004, dans une chambre d'hôtel aux États-Unis, je m'inquiétais de rater mon vol de 6 heures du matin, quand je me suis dit : « Il doit y avoir moyen de faire ça autrement. » (Honnêtement, j'ai pensé aussi qu'à 70 ans, je n'en pourrais plus de ce régime!). Je me suis alors souvenue des vidéoconférences, puis de ce gadget dont se servent les livreurs de colis. Un auteur ne pourrait-il pas communiquer avec une librairie lointaine, voir les clients, parler avec eux et dédicacer des livres à distance, avec de la vraie encre?

Il est apparu que le gadget des livreurs ne pouvait pas envoyer une signature par la voie des airs, comme je l’avais espéré. Quelque chose d’autre le pouvait-il? Je suis allée voir des génies de la technique et je leur ai posé deux questions :

1) La chose que j'ai en tête existe-t-elle?
2) Sinon, peut-on la fabriquer?

On a répondu non à la première, puis oui à la deuxième, avec réserve. Puis on s'est mis au travail.

J'ai commencé par fonder une société : Unotchit Inc.. J'ai pris conseil auprès d'un homme qui a un pied dans les affaires et l'autre dans les arts, Jack Rabinovitch, le créateur du prix Giller. (Mon « conseil consultatif » s'est élargi depuis avec l'ajout de représentants de l'édition, de la vente de livres, de l'industrie musicale, du cinéma et des affaires). « Unotchit » est l'anagramme de intTouch, abréviation de « Internet Touch » dont nous avons interverti les lettres parce qu'elle ressemblait à trop de noms existants. En jargon de Blackberry, cela veut dire « You-No-Touch-It? », ce qui correspond à l'un de nos buts, la signature à distance.

Puis j'ai engagé un coordonnateur de projet, Matthew Gibson. Les génies ont élaboré un prototype, auquel ont collaboré les entreprises HFB5 Ltd. et Gut Level Productions. Ce sont elles qui ont produit le bidule testé en novembre 2004; lent et maladroit, il a quand même fonctionné. Entre temps, j'avais retenu les services d'un brillant avocat des brevets, Anthony de Fazekas du cabinet Miller, Thompson. Tout ce beau monde trouvait le projet intéressant, y prenait plaisir même, ce qui n'a pas nui.

La phase suivante est maintenant engagée, celle qui aboutira à un appareil qui fonctionnera mieux et plus vite, du moins l'espérons-nous. Il reste beaucoup d'obstacles à franchir et de difficultés à aplanir, mais si l'aventure finit bien, les éditeurs pourront faire « tourner » à peu de frais un plus grand nombre d'auteurs — pas seulement leurs vedettes — et les auteurs pourront « visiter » des villes et des pays où on ne les enverrait jamais normalement. Les lecteurs aujourd'hui laissés pour compte pourraient s'entretenir avec leurs auteurs favoris, en découvrir de nouveaux et acquérir des livres dédicacés par eux. Tout cela sans la frénésie et l'épuisement de la tournée d'auteur telle qu'on la pratique encore.

Non pas que les auteurs n'iront plus jamais nulle part. Les festivals d'écrivains ne seront pas touchés, par exemple. Mais en général, il y aura plus d'interaction autour de l'oeuvre publiée, pour plus de monde à moindre coût, ce qui est tant mieux.

Des journalistes m'ont demandé — pour rire, j'imagine — si j'allais troquer l'écriture pour une carrière d'inventeur. Je ne crois pas, non. D'abord, je ne suis pas une femme d'affaires. Je compte bien que quelqu'un d'autre prendra les rênes de cette entreprise un jour. Ensuite, si l'idée m'est venue de mettre au monde l'appareil de télédédicace Unotchit, c'est pour donner aux auteurs plus de temps pour écrire. Il serait plus juste de dire que je veux troquer ma carrière de commis-voyageur pour celle d'écrivain.

Dans les romans, on peut imaginer des inventions sans avoir à les fabriquer. C'est plus facile.

Margaret Atwood est l'auteure de plus d'une quarantaine de livres. Son oeuvre a été traduite dans 40 langues. Son dernier roman s'intitule Oryx and Crake (Seal) et son dernier ouvrage non romanesque, Moving Targets (Anansi).

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.