When science and creativity collide

Lorsque science et créativité se rencontrent

Des artistes et des chercheurs collaborent afin d’apporter un regard nouveau sur la science biomédicale
9 février 2013

Ils ont tous deux siégé au conseil du Programme des chaires de recherche du Canada, publié deux livres en coédition et grandi dans la même maison à Mystic, au Connecticut. Pourtant, on trouverait difficilement des jumeaux ayant des avis aussi divergents sur la science que le professeur d’art et artiste, Sean Caulfield, et le juriste, Timothy Caulfield.

« Je suis plus terre à terre », affirme Timothy, titulaire d’une chaire de recherche du Canada en droit et en politique de la santé à la University of Alberta, dont les travaux ont aidé à façonner la politique nationale sur la réglementation dans les domaines de la génétique et de la biomédecine. « Je ne pense pas que toutes les connaissances soient relatives, mais Sean se montre plus tolérant à cet égard, ce qui crée une saine tension entre nous. »

Cette tension qui règne entre les frères ainsi que leurs conversations désinvoltes sur les perceptions de la science dans la culture populaire ont donné naissance à l’exposition interdisciplinaire intitulée Perceptions of Promise: Biotechnology, Society and Art, un mélange d’art visuel et d’essais qui se penchent sur les questions controversées entourant la recherche biomédicale et sur les cellules souches.

L’artiste Marilene Oliver a collaboré avec trois chercheurs afin de recréer des images d’un blastocyste humain – la masse cellulaire qui se forme le cinquième jour suivant la fertilisation et qui constitue le premier signe d’une vie nouvelle – sur une installation en trois dimensions suffisamment grande pour que le visiteur puisse s’y engouffrer. Clint Wilson a également reproduit, pour une autre œuvre, des photographies représentant des papillons dans leur habitat naturel se partageant la scène avec des logos de sociétés biotechnologiques. Ces deux œuvres d’art illustrent bien les craintes et les angoisses inspirées par la science moderne.

Organisée par la professeure d’histoire Lianne McTavish, qui enseigne au Department of art and design, à la University of Alberta – où travaille également Sean Caulfield – l’exposition a été lancée au Glenbow Museum, à Calgary, en 2011. Depuis, elle s’est rendue au Chelsea Art Museum de New York, à la McMaster University, à Hamilton, en Ontario, pour revenir récemment à la University of Alberta. Tous les vernissages ont été très courus, les visiteurs ayant pu admirer le fruit d’une rare collaboration entre artistes et scientifiques.

« Les enjeux soulevés par la recherche biomédicale et sur les cellules souches sont très complexes et présentent de multiples facettes qui polarisent souvent le débat », affirme Sean Caulfield, récipiendaire de la première subvention de recherche sur les beaux-arts au Canada et d’une contribution de la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) en 2001 en vue de construire un studio d’impression pour lequel la University of Alberta est aujourd’hui reconnue.

Le chercheur a publié des livres et réalisé des œuvres d’art qui se penchent sur les effets de la technologie sur l’environnement et le corps humain. Sa participation à Perceptions se résume à la publication d’un essai dans le guide de l’exposition ainsi qu’à la présentation de dessins abstraits dans la veine des illustrations scientifiques du 19e siècle – mais teintés d’une touche d’absurdité qui traduit nos angoisses de la biotechnologie. « Ces œuvres tendent à susciter des émotions difficiles à exprimer par des mots, et je pense que si nous devons entamer un grand débat de société à ce sujet, nous devons nous manifester notamment au moyen de l’art, autrement, ces questions ne seront jamais abordées. »

Sean Caulfield fait l’éloge des participants et des bailleurs de fonds, tels que les chercheurs du Réseau de cellules souches qui ont livré leurs travaux de recherche et leurs données à une interprétation artistique. Pour réaliser l’une des œuvres exposées, un des chercheurs a partagé des images numériques de cellules souches avec les artistes Liz Ingrim et Bernd Hildebrand. Grâce à l’équipement de la University of Alberta, financé par la FCI, les artistes ont pu intégrer à ces images de la poésie ainsi que des représentations de corps humain et de gouttes d’eau qui ont été reproduites sur un pan de tissu suspendu à une tente en forme de Y. En traversant ce dôme, les visiteurs se trouvent entourés de divers symboles de la vie humaine.

« Le but général de l’exposition n’était pas de répondre à des questions portant sur la recherche sur les cellules souches – un enjeu très complexe – mais plutôt d’amener les visiteurs à réfléchir, précise Sean Caulfield. Les gens sont sortis de l’exposition avec le sentiment de saisir cet enjeu de manière plus nuancée. »

En effet, la nuance est primordiale dans un discours souvent abreuvé par des idées extrémistes et la science-fiction. Après tout, lorsqu’on s’arrête à la notion de biomédecine, en faisant abstraction des vaccins et des biocarburants, le débat sur le clonage humain et les origines de la vie vient souvent à l’esprit. « Ce n’est pas exagéré d’affirmer que la recherche sur les cellules souches est probablement l’un des sujets les plus controversés, voire le plus grand sujet de controverse sociale du domaine scientifique du dernier demi-siècle, » avance Timothy Caulfield, qui est d’avis que l’art peut servir à mesurer notre degré d’aisance à une question.

Avant la tenue de Perceptions, les frères Caulfield avaient déjà réuni des personnes de milieux différents à des fins artistiques. En 2008, ils ont collaboré avec le Art Gallery of Alberta à Imagining Science, une exposition consacrée au bio art, une pratique controversée par laquelle les tissus vivants, les bactéries et même le sang deviennent matières à création. Lorsque l’occasion de répéter ce modèle de projet s’est présentée, les deux frères espéraient que la démarche se traduirait par des partenariats prolongés entre les artistes et les scientifiques. Et c’est exactement ce qui s’est produit.

Paul Cassar, scientifique en résidence du Réseau de cellules souches qui a contribué à Perceptions, se rappelle une discussion animée avec l’artiste Daniela Schlüter durant une pause des réunions du groupe de travail. Même si ne nous entendions pas sur le moment qui marque le commencement de la vie dans la matrice, « nous en sommes venus à éprouver un profond respect et une adoration pour le travail de l’autre, puisque nous savons avec certitude que nous faisons tous deux preuve d’une intégrité absolue. Je n’avais donc pas à craindre qu’elle ne travestisse les données que j’allais lui présenter », souligne le scientifique.

Le chercheur a donc remis à l’artiste des images de cellules souches embryonnaires ainsi que ses notes de laboratoire écrites à la main. « Je savais qu’elle raconterait le récit qui lui plairait en faisant fi de mon idéologie, ajoute-t-il. En fin de compte, nous sommes tous les deux des conteurs, à la différence que j’utilise des données précises dans mes narrations. » Cette collaboration a donné naissance à une série de tableaux de grande envergure faisant intervenir des techniques mixtes. Ces toiles permettent de considérer dans un contexte plus vaste représenté par des images illustrant la famille et l’histoire de l’être humain, des symboles scientifiques isolés : dessins de cellules souches, notes du chercheur, traces des chromosomes réels de l’artiste.

En plus de permettre aux scientifiques d’apprécier différemment le processus artistique, ce type de collaboration a également permis aux chercheurs de profiter d’un nouveau capital de sympathie de la part d’artistes comme Sean Caulfield. « Ils subissent une telle pression, constate ce dernier. D’une part, ils doivent produire des résultats. On leur octroie d’importantes subventions de recherche, mais en revanche, ils doivent avoir trouvé, dans cinq ans, un traitement efficace. D’autre part, on peut lire dans les médias que les résultats de leurs recherches seront une panacée pour sauver le monde ou qu’ils marqueront le début d’une ère apocalyptique. Et les chercheurs doivent composer avec ces deux courants idéologiques. »

« Évidemment, ce n’est ni l’un ni l’autre, ajoute-t-il. La vérité se trouve quelque part entre les deux. »