Canada missing out on environmental innovation

L'innovation environnementale: le Canada rate son coup

1 novembre 2005
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En matière d’environnement, nous sommes portés à penser que l’innovation passe par le changement technologique : comment polluer moins, consommer moins de ressources, protéger des espèces menacées. Bien sûr, nous avons besoin de la technologie pour surmonter un grand nombre de nos problèmes écologiques, comme le changement climatique, les polluants organiques persistants et le recul de la biodiversité dans le monde.

Mais l’innovation technologique n’est que la dernière étape. Avant d’y arriver, nous devons d’abord acquérir une connaissance suffisante de notre monde, et nous devons mettre à profit ce que nous savons déjà pour créer des conditions où l’innovation puisse s’épanouir.

Je m’explique. En cette ère de haute technologie, il semble aller de soi que nous connaissons très bien notre planète. Après tout, si nous pouvons la faire sauter maintes fois avec nos armes nucléaires, préparer des voyages sur Mars, communiquer instantanément par Internet, téléphone cellulaire et satellite, fabriquer des coeurs artificiels et cartographier le génome humain, alors nous connaissons sûrement bien les multiples créatures qui habitent notre planète, leurs interactions et la signification de leurs écosystèmes pour l’humanité.

Rien n’est plus faux. Chaque année, nous découvrons de nouvelles espèces. Chaque année, nous apprenons des choses sur notre monde qui illustrent à quel point tout est interrelié. Qui aurait cru, par exemple, que la croissance des arbres est influencée par les carcasses de saumon que les ours et les loups abandonnent dans la forêt à la saison du frai? Ou que des substances polluantes produites au bout du monde aboutissent dans certains des endroits les plus reculés et les plus vierges du Canada?

Les scientifiques ont étudié entre 10 et 20% des quelque 10 à 30 millions d’espèces qui cohabitent avec nous. Nous connaissons mieux la surface de la lune que le fond des océans. À Ottawa, plus de la moitié des insectes de la collection nationale n’ont jamais été identifiés! Quant aux espèces qui l’ont été, nous ne savons pratiquement rien de leur nombre, de leur cycle de vie, de leur territoire et de leur interaction avec d’autres espèces. À bien des égards, nous sommes ignorants.

Nous avons beaucoup à apprendre. Par contre, nous ne pouvons pas attendre de tout savoir avant d’agir. À plus de six milliards que nous sommes, nous n’avons pas ce luxe. Nous épuisons beaucoup trop de ressources beaucoup trop rapidement. Tout le défi consiste à ériger, à partir de ce que nous savons, des systèmes où puissent éclore de nouvelles façons de penser débouchant sur une économie plus viable.

Nous avons connu du succès par le passé, par exemple le Protocole de Montréal. Quand on a synthétisé les CFC, personne ne prévoyait qu’ils finiraient par se retrouver dans la haute atmosphère, à gruger la couche d’ozone qui protège la vie végétale et animale contre les rayons ultraviolets. Les scientifiques nous ont mis en garde et la communauté mondiale a réagi en éliminant graduellement les CFC. De nombreuses associations industrielles se sont plaintes que cette interdiction les acculerait à la faillite, mais une fois le problème posé, ingénieurs et scientifiques se sont mis au travail et ont vite trouvé des substituts qui n’attaquaient pas la couche d’ozone.

Les problèmes d’aujourd’hui sont encore plus grands. Comme toujours, c’est l’innovation qui peut nous tirer d’affaire. Prenons le changement climatique. Depuis une dizaine d’années, on sait de mieux en mieux comment fonctionne le climat et comment il réagit à nos émissions de gaz, qui piègent la chaleur. Toutes les grandes instances scientifiques du monde ont exhorté les dirigeants à prendre des mesures pour réduire ces émissions.

Le Protocole de Kyoto nous a montré la voie. Le Canada l’a adopté, et c’est tant mieux. Mais les gouvernements ont été lents à susciter des réductions dignes de ce nom, en partie parce qu’ils ont voulu régler le problème sans sortir des sentiers battus. Or, les structures et les systèmes en place favorisent le statu quo et découragent en fait l’innovation.

Nous devons nous y prendre autrement, par une sorte de régime fiscal de l’environnement. L’expression paraît saugrenue, mais la méthode est bien simple. Il s’agit d’établir une politique d’inclusion du coût social d’une activité dans son prix global. Par exemple, actuellement, c’est l’ensemble de la société qui assume les coûts de la pollution par le smog —  plus d’un milliard de dollars par année en soins de santé et en heures de travail perdues en Ontario — au lieu des seuls responsables. En taxant la pollution, on incite à la réduire. Les sommes perçues pourraient servir à favoriser des technologies plus propres ou à réduire des charges salariales. Dans un cas comme dans l’autre, on stimule la compétitivité et l’innovation et on réduit la pollution et les frais de santé qui s’y rattachent.

À l’heure actuelle, le gouvernement fédéral se trouve à subventionner l’expansion de l’industrie pétrolière, alors même que les prix battent des records et que le pays s’est engagé à réduire les émissions conformément au Protocole de Kyoto. Des provinces préfèrent les combustibles fossiles à des formes plus propres d’énergie renouvelable pour produire de l’électricité. Et des municipalités encouragent l’étalement urbain pour percevoir plus de taxes foncières, même si le coût social sera plus élevé à l’avenir en raison de la congestion routière, de la pollution et de la perte des terres agricoles locales.

À maints égards, les règlements, régimes fiscaux et barèmes de subventions du Canada ne sont pas conçus pour stimuler l’innovation. Plus que toute autre chose, c’est ce qui nous empêche d’être un chef de file en environnement. Quand il cessera de subventionner des activités qui nuisent à l’environnement et à notre santé, et qu’il imposera des taxes pour combattre le mauvais, comme la pollution, et encourager le bon, comme les placements et les technologies propres, le Canada créera un climat où l’innovation pourra fleurir au lieu de sécher sur pied.

David Suzuki, généticien, professeur et communicateur de renommée internationale.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.