Paying attention to boredom

L’ennui n’est pas à prendre à la légère

Des chercheurs veulent savoir ce qui se passe dans notre tête quand la morosité s’installe
25 février 2013

Dépendant de l’endroit où vous vivez au pays, si le froid et la neige ne sont pas votre élément, les mois d’hiver vous sembleront bien longs. Vos choix de loisirs étant pratiquement limités, vous pourriez sombrer dans l’ennui… et même, dans la dépression. Selon une récente étude sur la santé mentale effectuée en Ontario, environ 15 pour cent des Canadiens souffrent d’un trouble affectif saisonnier moins grave, appelé « cafard hivernal ».

« L’ennui est étroitement lié à la dépression », indique Mark Fenske, professeur agrégé de psychologie à la University of Guelph dont les études portent sur les mécanismes cérébraux en relation avec l’état émotionnel.

L’ennui a également des liens avec la toxicomanie, le jeu compulsif et la hausse des taux de mortalité. Cela s’explique du fait que lorsque nous nous ennuyons, nous avons tendance à adopter un comportement à risque.

« Quand les jeunes s’ennuient, que font-ils demande Fenske? Ils vont faire du surf sur le toit d’une voiture en marche! »

L’ennui peut également entraîner d’importantes erreurs au travail. Pensez aux répercussions possibles d’un manque d’attention d’un préposé à la détection des bagages dans un aéroport.

Toutefois, abstraction faite des conséquences sérieuses possibles, il n’existe pratiquement aucune recherche sur les réactions de notre cerveau à l’ennui et les options de traitement sont peu nombreuses.

C’est probablement que nous avons tendance à banaliser la chose, avance Fenske. Nous considérons l’ennui comme un malaise sans gravité, facile à dissiper en passant tout simplement à une autre activité. Certains pensent même que l’ennui est utile parce que les rêveries qu’il inspire peuvent stimuler la créativité.

Mais l’ennui peut aussi être un signe précurseur de troubles plus sérieux.

En l’ignorant, dit le chercheur, nous risquons de passer à côté de précieux renseignements qui nous aideraient à traiter l’ennui lorsqu’il devient problématique. Voilà pourquoi son équipe au laboratoire Cognitive-Affective Neuroscience Lab de l’établissement, créé il y a deux ans, veut se pencher sur le cerveau des victimes d’ennui.

Le laboratoire se spécialise dans l’utilisation de la neuroimagerie afin de découvrir les mécanismes cérébraux permettant aux systèmes de l’attention et de l’émotion de travailler en collaboration. Et semble-t-il que notre capacité d’attention est étroitement liée à l’ennui.

Fenske et ses collègues ont publié un article dans la revue Perspectives on Psychological Science en septembre 2012 dans lequel ils définissaient l’ennui comme « l’expérience frustrante de vouloir, mais de ne pas pouvoir, entreprendre une activité satisfaisante. » 

« Au cœur de notre capacité à entreprendre une activité, il y a l’attention, indique Fenske. Si quelque chose vous distrait au moment où vous tentez de vous concentrer, vous aurez un problème. »

C’est ce qui fait que nous éprouvons de l’ennui quand, en fait, nous essayons de faire une activité absorbante.

Peut-être sommes-nous distraits par la télévision dans la pièce à côté ou par l’odeur du pain fraîchement sorti du four lorsque nous avons faim. Peu importe la cause, comme cette perturbation de notre attention nous rend incapables d’exercer une activité satisfaisante, nous nous ennuyons.

Mais avant de pouvoir examiner le cerveau de sujets volontaires, Fenske et son équipe doivent savoir quoi rechercher. Ils s’emploient donc à recueillir des données comportementales sur l’ennui, notamment sur les stratégies qui nous aident à être attentifs.

L’agitation pourrait faire partie de ces stratégies. Le chercheur s’offusquait lorsque des étudiants participant à son cours sur les méthodes de recherche jouaient avec leurs crayons ou remuaient sur leur chaise. Pourtant, les études comportementales préliminaires ont révélé qu’une telle agitation pouvait être bénéfique.

« Pour être attentif à ce qui se dit, il doit y avoir un certain éveil cortical, dit-il. L’agitation nous permet d’accroître temporairement l’activité dans les régions du cortex, la couche externe du cerveau. »

D’autre part, si le travail que vous faites exige déjà beaucoup d’attention, il vaut mieux éviter les distractions. Fermez le téléviseur. Éloignez-vous du pain fraîchement cuit.

Les études comportementales révèlent également que les signaux émotionnels nous aident à être attentifs. « Si vous faites une randonnée et que vous apercevez un ours devant vous, votre attention sera attirée par l’ours et non pas par les marguerites poussant le long du sentier. »

Partant du constat que l’émotion est étroitement liée à l’attention, Fenske et son équipe ont entrepris de tester des sujets en vue de mieux comprendre cette association.

Grâce au financement de la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI), le chercheur a pu rénover son espace laboratoire pour y intégrer quatre salles d’étude comportementale. Dans ces salles, les sujets regardent des images pendant que leur état émotionnel et leur capacité d’attention sont mesurés.

La FCI a également soutenu le chercheur dans l’achat d’équipement qui lui permettra d’adapter l’appareil d’imagerie par résonance magnétique (IRM) à la neuroimagerie cognitive.

« Nous sommes très chanceux de posséder un appareil d’IRM, ajoute-t-il. C’est un appareil très précieux. C’est formidable de trouver moyen de l’utiliser de sorte que les gens en tirent profit. La FCI nous permettra de le faire. » Ainsi, un tout nouveau groupe de chercheurs pourra exploiter encore davantage les possibilités de cet appareil coûteux.

« En un mot, l’ennui est une question sérieuse qui vaut la peine d’être étudiée. Nous voulons tous être en mesure d’entreprendre une activité satisfaisante. »