Fear factor

Le réflexe de la peur

Pourrons-nous un jour effacer nos souvenirs les plus effrayants?
28 octobre 2009

Vous déambulez dans une ruelle déserte enveloppée de brouillard, par une certaine nuit de la fin d’octobre. Vous vous retrouvez soudain entouré d’une troupe de morts-vivants avides de cervelle fraîche. Votre pouls et votre respiration s’accélèrent, l’amygdale de votre cerveau s’emballe. Vous voulez fuir, mais vous trébuchez et tombez. Alors que vos attaquants fondent sur vous, prêts à festoyer comme des enfants avec leur récolte de bonbons de l’Halloween, vous vous réveillez en criant.

Votre cauchemar a-t-il été causé par un repas de pizza douteuse, une superstition sans fondement ou vos 13 visionnements consécutifs du Thriller de Michael Jackson sur YouTube? Quelle que soit la raison, vous aimeriez mieux oublier cette « nuit des morts-vivants » à tout jamais. Mais comment? De nouvelles recherches pourraient vous aider un jour.

Le printemps dernier, Sheena Josselyn, chercheuse à l’Hôpital pour enfants et à l’Université de Toronto, a réussi à supprimer des souvenirs de peur chez des souris. Les travaux de Josselyn et son équipe, relatés dans la revue Science, pourraient éventuellement changer notre manière de composer avec le stress post-traumatique.

« La peur fonctionne de façon semblable dans les cerveaux des souris et des humains, explique-t-elle. Mais il est un peu plus difficile de l’observer sur une souris que sur un visage humain, où on peut voir l’expression de la crainte. Les souris manifestent leur peur en se figeant lorsqu’elles font face à un prédateur ou à une autre situation effrayante. »

Les membres de l’équipe de Josselyn voulaient vérifier s’il est possible de supprimer un souvenir de peur particulier dans le cerveau des souris sans toutefois effacer toutes les réponses de peur. Ils ont donc ciblé des cellules surexprimant une protéine appelée CREB, qu’ils ont introduite dans les souris. Le souvenir d’une peur induite (par un conditionnement décrit plus bas) gravitait comme un aimant vers les cellules affichant des taux élevés de CREB.

« Au lieu de procéder sans discernement et de créer une souris qui n’avait peur de rien, explique Sheena Josselyn, nous avons modifié génétiquement les souris avec des marqueurs biochimiques spéciaux sur les neurones que l’on savait associés aux souvenirs de peur. »

Son équipe a soumis les souris à un conditionnement simple pour induire la peur, en leur faisant entendre une tonalité précise, puis en leur donnant un léger choc électrique – juste suffisant pour qu’elles le remarquent. « Il suffit d’avoir touché une fois une poêle brûlante pour conserver un mauvais souvenir et nous empêcher de récidiver », explique Josselyn.

Dès qu’elles eurent associé le choc électrique à la tonalité, les souris se figeaient lorsqu’elles l’entendaient, même sans recevoir de choc électrique.

Après ce conditionnement initial, l’équipe a réussi à éliminer la peur dans l’amygdale, cette structure du cerveau chargée du décodage des émotions, plus particulièrement des réactions de lutte ou de fuite. L’équipe a utilisé une toxine qui détruit de façon sélective les neurones associés au souvenir.

« Nous pensons que les souris ont perdu à jamais ce souvenir de peur, affirme la chercheuse mais, comme nous ne les avons observées que pendant quelques semaines après les tests, nous n’en sommes pas absolument certains. »

Même si on a réussi à effacer les souvenirs de peur chez les souris, il faudra beaucoup de temps avant de pouvoir recréer l’expérience chez des humains, en raison de la complexité de notre cerveau. Sheena Josselyn ajoute que transposer cette expérience réussie aux humains soulève aussi beaucoup de questions d’ordre éthique.

« Si nous pouvons nous débarrasser de la peur, poursuit-elle, quels autres genres de souvenir pourrions-nous éliminer? Et fonctionnent-ils de la même façon que les souvenirs de peur? »

La peur n’est pas toujours une émotion négative, explique-t-elle. Elle est parfois utile, par exemple pour éviter le danger, et parfois excitante à petite dose (parlez-en aux parachutistes).

« La frayeur que l’on ressent pendant un film d’horreur a quelque chose de grisant, conclut Josselyn. Il peut être agréable que notre “amygdale s’emballe” pour nous faire vivre quelques moments brefs de terreur, sans conséquence. »