Le point de vue de trois chercheurs sur les réfugiés syriens

Une main retient une valise par-dessous, la route sera encore longue.

Le point de vue de trois chercheurs sur les réfugiés syriens

22 décembre 2015
Alors que le Canada s’apprête à accueillir 25 000 réfugiés syriens au cours des prochains mois, il faudra sans doute procéder à certains ajustements et saisir les multiples occasions de nouer des relations enrichissantes. Trois chercheurs financés par la FCI se prononcent sur les scénarios possibles.

Faire son nid dans un village canadien

Les collectivités rurales ont souvent de la difficulté à rivaliser contre l’attrait des grandes villes aux yeux des nouveaux arrivants, qui finissent par s’y installer. Michael Haan, de la Western University, propose des solutions pour éviter cet exode urbain.

En 2010, lorsque le gouvernement précédent a éliminé le questionnaire détaillé de recensement obligatoire, il a du même coup mis fin à une importante source de renseignements aidant à expliquer les raisons pour lesquelles les immigrants choisissent de s’installer à un endroit plutôt qu’à un autre.

« Les nouveaux arrivants, les personnes à faible revenu et celles qui déménagent souvent figurent parmi les groupes les moins susceptibles de répondre au formulaire à participation volontaire, affirme Michael Haan, chercheur en immigration à la Western University. Et ce sont ces gens qui sont principalement au cœur de mes recherches. »

M. Haan s’est donc tourné vers une source de données encore plus éloquentes : la déclaration de revenus obligatoire. En effet, lorsqu’un immigrant arrive au Canada, il doit donner des renseignements sur son âge, sa famille, son degré d’éducation et la fonction qu’il compte exercer. Statistique Canada lie ensuite ces données à la déclaration de revenus, qui indique le lieu de résidence et le revenu annuel.

« Il s’agit d’une méthode relativement nouvelle d’étudier l’immigration, et peu de gens le font. Les données sont fastidieuses et difficiles d’accès puisqu’il faut se rendre dans les bureaux de Statistique Canada, à Ottawa, » explique M. Haan.

En étudiant ces dossiers combinés, le chercheur a pu déterminer qu’environ la moitié des immigrants finissaient par s’installer dans les métropoles canadiennes, peu importe leur lieu d’installation initial. Et les immigrants appartenant à la catégorie des réfugiés sont parmi les plus enclins à déménager, a-t-il conclu.

« Les réfugiés se voient assigner un lieu d’installation; ils ne choisissent pas l’endroit où ils vivront, explique M. Haan. Ils sont donc très mobiles par la suite, et décident souvent de déménager pour des raisons de convenance. 

Cependant, les petites collectivités qui souhaitent retenir les nouveaux arrivants pour des motifs économiques et démographiques peuvent augmenter leur probabilité de réussite. Bien qu’il lui reste encore à examiner les chiffres pour le prouver, M. Haan estime à la lumière de ses connaissances qu’une formation linguistique améliorée, une meilleure intégration des enfants immigrants dans les écoles et un soutien à la recherche d’emploi constitueraient des pistes de solution importantes. De plus, les collectivités rurales devraient favoriser les immigrants provenant d’une région rurale, qui sont moins susceptibles de déménager à la ville, précise le chercheur.

M. Haan cite l’exemple du Nouveau-Brunswick, où le gouvernement souhaite accueillir 1 500 réfugiés syriens, qui a mené des recherches afin d’accroître le taux de rétention des immigrants. En augmentant les services d’établissement et en ciblant les immigrants qui sont les plus susceptibles de s’installer pour de bon dans la province, le taux de rétention est passé de 40 pour cent, au début des années 2000, à 67 pour cent aujourd’hui. 

S’enrichir au contact d’autrui

En étudiant l’expérience des réfugiés baha'is, à la suite de la révolution iranienne de 1979, Deborah van den Hoonaard de la St. Thomas University, en est arrivée à la conclusion que le soutien de la collectivité joue un rôle décisif dans le processus d’établissement des immigrants ‒ et que tous s’enrichissent au contact d’autrui.

Le Canada est le premier pays à avoir accepté d’accueillir des réfugiés baha’is à la suite de la révolution iranienne de 1979. Environ 200 immigrants ont été installés dans la région de l’Atlantique, et un peu plus de la moitié ont ensuite déménagé dans les grandes villes.

Sociologue de la communauté baha’ie canadienne à la St. Thomas University, Deborah van den Hoonaard tente de découvrir les motivations qui ont incité certains immigrants à rester dans la région. « Le Canada Atlantique est très homogène, affirme-t-elle. Ce n’est pas comme à Toronto où tout le monde a une allure différente. Ces gens étaient iraniens, et ils ressortaient de la masse. »

Mme van den Hoonaard a recours à des méthodes de recherche qualitatives pour analyser les difficultés auxquelles se heurtent les groupes marginaux, dont les immigrants de descendance non européenne. Cette stratégie incite les membres de ces groupes à raconter, à leur manière, l’histoire qui est la leur, ce qui fournit de précieuses indications qui peuvent être utiles dans des situations semblables.

La chercheuse a ainsi découvert que des baha’is canadiens ont contribué à influencer l’expérience de nouveaux arrivants de façon à en inciter un grand nombre à rester. En effet, l’ensemble de la communauté baha’ie de la région ‒ composée dans certains cas d’une dizaine de personnes ‒ rencontrait les Iraniens à leur débarquement du train. On leur trouvait alors un logement, de la nourriture et des vêtements tout en veillant à ce qu’ils aient accès à des soins de santé et à une éducation. Une des femmes de la communauté se chargeait même de leur apprendre à conduire.

Mais le processus d’apprentissage s’est avéré bidirectionnel, a constaté la chercheuse. Cette dernière a discuté avec une Iranienne qui avait entendu dire que ses voisins la soupçonnaient de cacher des bombes dans son sous-sol. La dame a donc invité ses voisins à faire le tour de toutes les pièces de sa propriété.

« Elle a fait preuve de créativité et n’en tenait pas rigueur à ses voisins, se rappelle Mme van den Hoonaard. C’est cette volonté de s’ouvrir aux autres que nous espérions déceler. »

Mme van den Hoonaard affirme être encouragée par l’accueil que préparent déjà les Canadiens de la région de l’Atlantique à l’intention des réfugiés syriens. Certains se regroupent pour tricoter des vêtements chauds afin d’aider les réfugiés à affronter leur premier hiver canadien. Dans le cadre d’un programme de jumelage, des familles se sont également portées volontaires pour socialiser régulièrement avec des familles syriennes.

Comme ce fut le cas pour les Iraniens, Mme van den Hoonaard s’attend à ce que chacun tire profit de l’expérience d’autrui. « Les réfugiés syriens arriveront ici dotés d’une riche expérience de vie, de compétences et de grandes qualités humaines. Ils ont eux aussi quelque chose à offrir. »

Suivre le rythme des Canadiens

Au fil des ans, il est devenu plus difficile pour les nouveaux immigrants de gagner le même salaire que les travailleurs d’origine canadienne. Roderic Beaujot, de la Western University, explique en partie les raisons de ce phénomène.

À une certaine époque, les immigrants qui arrivaient au Canada pouvaient, après une période d’adaptation, gagner un salaire moyen comparable à celui des travailleurs d’origine canadienne. Mais à partir de la fin des années 1970, ce phénomène s’est raréfié, affirme Roderic Beaujot, démographe à la Western University. Son étude des données du recensement canadien formule certaines hypothèses qui expliqueraient ce changement et pourraient aider les décideurs à mieux prévoir comment les réfugiés syriens s’en tireront éventuellement.

Au Canada, les premières vagues d’immigrants sont survenues après la guerre, à une époque où le système d’éducation national n’était pas aussi élaboré que celui que nous connaissons aujourd’hui. Ces immigrants, souvent en provenance de l’Europe, étaient en moyenne plus instruits que les Canadiens d’origine. Ils ont éventuellement occupé des emplois stables et bien rémunérés tout en contribuant à la formation d’un bassin de ressources humaines très compétentes.

« Leur arrivée a également coïncidé avec une interruption de l’immigration pendant les deux guerres mondiales et dans les années 1930. Ainsi, ces personnes n’ont pas eu à rivaliser avec d’autres immigrants qui se seraient établis avant eux », explique le chercheur.

Et, comme le souligne M. Beaujot, tous les démographes ne s’entendent pas sur l’incidence qu’aurait le lieu d’origine sur la capacité des immigrants à gravir les échelons économiques. En effet, au fur et à mesure que les immigrants européens ont été remplacés par d’autres en provenance de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique, la discrimination à l’encontre des minorités visibles a peut-être aussi eu un effet sur leur difficulté à gagner un meilleur salaire.

Aujourd’hui, certains des nouveaux immigrants, notamment les réfugiés syriens, peuvent espérer éventuellement toucher un salaire équivalant à celui des travailleurs d’origine canadienne, affirme M. Beaujot, mais cela est beaucoup plus difficile qu’autrefois. Cependant, le chercheur insiste sur le fait que les facteurs économiques ne doivent pas constituer le pivot du discours sur l’arrivée des réfugiées ou des autres immigrants.

« L’immigration doit être prise en compte en des termes sociaux culturels. Elle permet d’ériger une société diversifiée et multiculturelle, en relation avec le reste du monde, soutient le chercheur. En accueillant des réfugiés, le Canada joue également un rôle humanitaire dans la communauté internationale. Ce sont là des éléments importants dont il faut tenir compte relativement à l’accueil des réfugiés syriens. »