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Le Nord au bout des doigts

Des chercheurs de l'Université Laval créent une base de données en ligne permettant au Canada et aux autres pays de l'Arctique de partager l'information existante sur le Nord
1 mars 2007

Quand on vit près du cercle polaire, la laitue ne pousse pas dans le jardin. En fait, la quasi-totalité des aliments frais et des produits utilitaires sont importés « du sud », habituellement par avion. Lorsqu’elle arrive à l’épicerie de Kuujuak, une communauté du Nunavik, région nordique du Québec, la laitue est devenue un bien exotique qui coûte presque le double du prix qu’il vaut à Montréal et Calgary.

Que la vie dans le Nord coûte cher, c’est un constat que personne ne met en doute. Pourtant, Gérard Duhaime, professeur à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone comparée, a eu beaucoup de difficultés avant de pouvoir le confirmer. Soit que les informations recherchées n’existaient pas, ou alors elles étaient enfouies sous de mystérieuses rubriques dans des rapports publiés par les ministères et les organismes.

Les choses devraient bientôt changer pour les chercheurs et les organismes intéressés par le Nord. Après des années de recherches, de travaux et de communications, tant au Canada que dans les autres pays du cercle arctique, Gérard Duhaime et son équipe s’apprêtent à lancer la base de données en ligne ArcticStat dans le cadre de l’Année polaire internationale. Alors que les recherches concernant le Grand Nord se sont longtemps concentrées sur des aspects tels que le climat, la géologie ou les migrations animales, ArcticStat ouvre la voie aux chercheurs préoccupés par des problématiques humaines.

En quelques clics de souris, ArcticStat permet d’accéder à toutes les statistiques existantes sur des sujets comme l’éducation, la population ou l’économie. Tous les pays dont les frontières touchent au cercle arctique participent au projet : le Canada, les États-Unis (pour l’Alaska), la Finlande, le Groenland, l’Islande, la Norvège, la Fédération de Russie, la Suède et les îles Féroé. L’information est disponible en anglais et parfois dans la langue du pays ayant recueilli les données.

Gérard Duhaime sait combien il est difficile d’obtenir des statistiques précises sur le Grand Nord. Pour sa thèse de doctorat, il a étudié pendant cinq ans les coûts de l’administration publique dans la région. Il a constaté que les données des recensements étaient trop vagues pour ses besoins. « Pour connaître le nombre d’habitants des villages, la seule façon était de se rendre sur place et de les compter… », se souvient-il.

Lors de sa publication, en 1987, l’étude de Gérard Duhaime a un impact important : pour la première fois, les gouvernements fédéral et provincial ainsi que les administrations régionales obtiennent un portrait précis de l’économie du Grand Nord québécois. Par la suite, Gérard Duhaime et son équipe développent les bases de données Nunivaat et Métrinord, intégrant la plupart des données socio-économiques publiques.

Entre 2002 et 2003, Gérard Duhaime prépare un premier rapport sur l’économie de l’Arctique dans son ensemble. « On a déboulonné pas mal de préjugés, note-t-il. Notre découverte la plus importante a été que la plupart des Inuits ont un emploi et que la majeure partie de leur revenu provient du travail. »

Avec le temps, les technologies de l’information ont radicalement changé la façon de travailler. Alors que la préparation du premier portrait de l’économie arctique avait nécessité une année de travail, « en 2004, nous avons fait une mise à jour… qui a pris trois semaines ». Grâce aux avancées technologiques et à une volonté politique commune, les conditions sont enfin en place pour qu’ArcticStat voie le jour.

Retombées

Selon Gérard Duhaime, ArcticStat va radicalement changer l’envergure de la recherche nordique. « Présentement, je prépare le profil socio-économique du Nord du Québec. Avant, j’aurais demandé à un assistant de recherche de fouiller partout pour obtenir l’information. Maintenant, je peux réunir les principales données nécessaires en une semaine, à partir de mon bureau », explique-t-il avec enthousiasme.

Ce qui est utile pour les chercheurs l’est aussi pour les pouvoirs publics et les communautés. Ainsi, l’Administration régionale Kativik a collaboré avec le professeur Duhaime et l’Université Laval afin d’établir l’indice comparatif des prix au Nunavik. « La différence était claire », insiste Johnny Adams, président de l’Administration régionale Kativik de 1998 à 2005. « Nous avons découvert qu’un panier d’épicerie coûtait 69 p. 100 plus cher au Nunavik que dans la région de Québec », explique-t-il. Comme si les prix élevés n’étaient pas un problème suffisant, le revenu médian des familles du Nunavik est inférieur à la moyenne canadienne, et les familles sont plus nombreuses.

Grâce aux données obtenues par l’équipe du professeur Duhaime, l’Administration régionale Kativik a pu négocier avec le gouvernement afin de rééquilibrer la situation. « Le gouvernement a augmenté le financement de notre programme de garderie de 69 p. 100, afin de compenser le coût de la vie élevé », rappelle Johnny Adams.

Au-delà des statistiques, le site ArcticStat permettra aux communautés nordiques de se familiariser avec la réalité des pays voisins. C’est l’avis de Minnie Grey, négociatrice en chef du gouvernement du Nunavik : « Ce sera intéressant de comparer comment les Kalaallits gèrent le coût élevé de la vie au Groenland, un territoire autonome rattaché au Danemark. »

À l’étranger, « l’Arctic Council Indigenous Peoples’ Secretariat nous a beaucoup encouragés, indique Gérard Duhaime. Le prototype d’ArcticStat les a tellement emballés qu’ils tentent maintenant de convaincre les Nations Unies de créer une base de données équivalente à l’échelle mondiale en utilisant le modèle d’ArcticStat ». L’expérience du Canada et de ses partenaires nordiques pourrait alors déboucher sur le lancement d’une gigantesque base de données regroupant et comparant les informations socio-économiques des pays membres de l’ONU.

Partenaires

ArcticStat est développée par la Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone comparée de l’Université Laval, en collaboration avec des chercheurs d’autres établissements, dont l’University of Northern British Columbia.

L’équipe coopère étroitement avec Statistique Canada. Elle entretient des liens étroits avec l’association nationale Inuit Tapiriit Kanatami, avec les organisations autochtones de chacune des régions du Nord canadien, de même qu’avec les agences statistiques et les associations autochtones des autres États de l’Arctique.

Pour en savoir plus

Visitez le site Web du Conseil de l’Arctique.