The challenge of the science journalist

Le défi du journaliste scientifique

Bob McDonald, animateur de l'émission Quirks & Quarks au réseau CBC, présidait le jury qui a décerné le prix de rédaction scientifique Les étoiles de l'innovation de 2007
1 septembre 2007

Les faisceaux de nos lampes frontales se perdent dans l’obscurité et la sueur nous coule sur le front, tandis que nous longeons péniblement la galerie incurvée qui s’enfonce à plus de deux kilomètres sous terre. Destination : SNOLAB, le tout nouveau et très étrange laboratoire scientifique qu’on aménage actuellement dans les profondeurs de la mine de nickel Creighton à Sudbury (Ontario). Il est en quelque sorte le petit frère du SNO, l’Observatoire de neutrinos de Sudbury qui depuis plus d’une décennie capte des particules infinitésimales provenant du soleil, et il pourrait bien faire du Canada le premier pays à dépister la mystérieuse « matière noire » de l’univers.

Un air sec, chauffé à plus de 30 degrés Celsius par la géothermie, charrie une fine poussière au goût de soufre qui nous obstrue continuellement les narines. Avec l’impression claustrophobe de pénétrer dans les entrailles chaudes de la Terre, nous progressons depuis une demi-heure dans un labyrinthe de tunnels si récents qu’ils n’ont pas encore la ventilation ni l’éclairage. Tout à coup, nous débouchons des ténèbres dans une vaste chambre, haute de 10 étages, baignée d’une lumière bleue fantomatique diffusée par de puissants projecteurs qui peinent à emplir l’immense espace. Nos exclamations de surprise se répercutent sur les parois rocheuses pendant de longues secondes, dans ce lieu parfait pour le chanteur de douche accompli.

Il n’est pas facile de pratiquer une grande cavité à une telle profondeur, soumise à l’énorme pression exercée au-dessus par des kilomètres de roche. Des boulons d’ancrage s’enfoncent creux dans les murs pour empêcher la roche d’éclater vers l’intérieur. Il n’est pas facile non plus de capter des particules que personne n’a jamais vues, qui traversent la Terre de part en part aussi aisément qu’un rayon de soleil traverse une vitre. Pourtant, ce sont elles qui avec leur énergie constituent la majeure partie de l’univers. Le SNOLAB est conçu pour les détecter et ainsi résoudre, espérons-le, un problème archi-embarrassant de la cosmologie moderne : où est donc passée la matière de l’univers?

Art McDonald, directeur du SNO et lauréat de la Médaille Herzberg le plus convoité des prix scientifiques au Canada, nous explique allègrement comment la chambre sera remplie d’une espèce de gelée censée capturer ces insaisissables particules. Il connaît le sujet, lui qui a surveillé la construction d’une chambre semblable remplie de l’eau lourde d’un réacteur nucléaire afin de capturer des neutrinos, autres éléments aussi irréels de l’univers invisible qui, littéralement, nous transpercent le crâne à chaque instant.

Il faut admirer les savants comme lui et son homologue du SNOLAB, David Sinclair, qui arrivent à convaincre les bailleurs de fonds de financer des expériences pour le moins étranges. Imaginez les premières conversations :

« Donc, vous voulez construire un instrument pour étudier l’univers…

C’est cela, l’univers invisible plus précisément

Invisible?

Oui, celui qu’on ne voit pas.

D’accord, et quel genre de télescope allez-vous utiliser pour voir… cette chose qu’on ne voit pas?

Eh bien, ce n’est pas vraiment un télescope, c’est un grand contenant de gelée.

Ah bon! Et sur quelle montagne allez-vous installer ce… contenant de gelée?

Pas sur une montagne. Nous voulons l’enfouir profondément sous terre, au fond d’une mine à Sudbury.

Si je comprends bien, vous allez sous terre pour étudier l’espace intersidéral.

C’est exact.

Très bien. Voici 38 millions de dollars. »

L’échange était sans doute plus relevé. Il n’en demeure pas moins que nos savants ont obtenu le feu vert pour un projet que 99 p. 100 des Canadiens ne comprennent pas : chercher de la matière que nul n’a jamais vue, avec des résultats qui n’auront pas de retombées économiques dans l’immédiat. Et c’est la deuxième fois qu’ils font le coup! La première fois, l’observatoire de neutrinos leur a donné autrement plus de mal (« Quoi? Vous voulez utiliser un millier de tonnes d’eau lourde de réacteur nucléaire pour étudier des particules solaires invisibles…!!! »).

Il faut du cran pour pratiquer ce genre de science, le genre qui ne débouche pas sur quelque produit révolutionnaire, prometteur de ventes phénoménales dans le monde entier. Bien sûr, nous aurons toujours besoin de ces recherches qui rendent les voitures plus efficaces, l’énergie plus propre, la vie plus agréable, mais c’est de la technologie qui transforme des idées scientifiques en produits utiles. On y accorde beaucoup d’attention : cela peut rapporter beaucoup d’argent et créer des emplois, deux arguments qui font bouger les politiciens. Mais à la source, toute technologie découle d’un questionnement sur la mécanique des choses, et encore aujourd’hui au 21e siècle, il y a bien des lacunes dans notre compréhension des rouages de l’univers.

La science pure s’attaque aux questions les plus simples qu’un enfant poserait : « Qu’est-ce qui fait briller le soleil? » ou « De quoi l’univers est-il fait? », des questions faciles à première vue. Y répondre exige pourtant un effort considérable et de l’équipement extrêmement dispendieux. Et encore, les expériences suscitent plus de nouvelles questions que de réponses, de sorte que les scientifiques ont toujours de quoi s’occuper. C’est pourtant ce genre de science qui fait vraiment avancer les connaissances. Si Michael Faraday n’avait pas étudié la relation élémentaire entre un aimant et un courant électrique il y a plus de 150 ans, nous n’aurions pas de moteurs électriques ni de génératrices, ni tout cet attirail électronique qui occupe tant de place dans nos vies. Faraday n’avait pas idée des produits et des fortunes qu’on tirerait de ses expériences toutes simples avec des aimants et des couronnes de fil, mais il savait l’importance des principes fondamentaux.

Or, en science pure, le Canada se débrouille très bien. Chez nous et autour du globe, creux sous la terre et au fond de la mer, au sommet des montages et aux pôles, nos savants effectuent des travaux tenus en haute estime dans les cercles scientifiques internationaux. Pourtant, la plupart des Canadiens n’en savent rien.

À mes yeux de journaliste, il n’y a qu’un seul petit défaut dans ce grand dessein : on semble manquer d’imagination pour baptiser les installations. Certes, on a été créatif au début, avec le SNO comme acronyme de l’observatoire de neutrinos. En effet, quoi de plus canadien que la neige (snow en anglais)?

Puis, sans qu’on sache trop pourquoi, l’inspiration s’est éteinte, on dirait. Pour désigner la vaste chambre souterraine du SNOLAB, on n’a rien trouvé de mieux que « la Salle rectangulaire ». Pire encore, le nouveau détecteur de matière noire portera le nom de… PICASSO! Corrigez-moi si je me trompe, mais le grand peintre cubiste n’était pas canadien.

Après mûre réflexion, arrosée de quelques bières en compagnie d’Art McDonald, j’ai proposé un nom plus approprié : SUDS (pour Sudbury Underground Dark Matter System). SNO et SUDS, voilà qui fait plus canadien, non? Jusqu’à présent, mes suggestions ont été accueillies avec des sourires polis.

Un reportage sur une grosse affaire comme le SNOLAB, le Synchrotron de Saskatoon, ou la présence d’un Canadien à bord de la navette spatiale, cela se vend bien aux rédacteurs en chef de revue et aux producteurs de télévision. Ils aiment les décors exotiques, les machines imposantes, les sujets qui fascinent même si on n’y comprend rien.

Mais un sujet moins spectaculaire, tiré de la science telle qu’elle se pratique au quotidien, avec des chercheurs sur le terrain occupés à recueillir de l’ADN d’écureuil, à observer les mœurs sexuelles bizarres d’insectes, ou à fouiller les galets pour trouver des indices de lointains événements, c’est souvent plus difficile à faire publier ou diffuser. Les directeurs de médias veulent de l’action, de l’aventure. C’est bon pour vendre des émissions, mais cela peut parfois aller trop loin. Comment se fait-il par exemple qu’une émission axée sur une famille dysfonctionnelle qui construit des motocyclettes figure parmi les plus regardées d’une chaîne de télévision scientifique?

J’adore les motocyclettes, entendons-nous, mais en assembler une ne relève pas de la science. Voilà à quoi tient le défi du journaliste scientifique : transformer des sujets arides en expériences intéressantes pour le public. Mieux encore, montrer la science comme une fenêtre ouverte sur les complexités du monde et l’impact que nous exerçons sur lui. Jamais encore dans l’histoire de l’humanité la science et la technologie n’ont été aussi présentes dans nos vies. Qu’il s’agisse des satellites qui acheminent notre clavardage planétaire ou des aliments et des médicaments que nous mettons dans la bouche de nos enfants, la science intervient quelque part.

Si nous voulons gérer sainement ce formidable outil de connaissance et séparer intelligemment les idées à poursuivre de celles à laisser tomber, alors il faut que le public comprenne les enjeux. Voilà le rôle du rédacteur scientifique, comme ceux que la FCI récompense avec son prix « Les étoiles de l’innovation ».

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l’innovation, de son conseil d’administration ni de ses membres.