Art attack

L'art de mener le combat

En utilisant les dernières découvertes scientifiques, les chercheurs de l'Université Queen's engagent le combat contre les éléments qui menacent de détruire l'art contemporain canadien
1 septembre 2004
Il s'agit d'un mariage parfait entre l'art et la science.
 

Dans le cadre d'un projet unique mené au département des arts de l'Université Queen's, les chercheurs utilisent de l'équipement scientifique de pointe et unissent leurs talents à celui de collègues de partout dans le monde pour veiller à ce que les œuvres d'art contemporain canadien produites aujourd'hui soient préservées en vue de devenir les chefs-d'œuvre de demain.

« Beaucoup de conservateurs de musée n'ont pas la possibilité d'exposer des œuvres d'art contemporain, car nous ne savons pas comment les conserver et assurer leur préservation à long terme, explique Alison Murray, professeure agrégée et directrice du programme de conservation des œuvres d'art de l'Université Queen's. Ainsi, nos établissements n'ont pas accès à certaines œuvres d'art contemporain, parce que nous ne savons pas quelles sont les techniques de conservation les mieux adaptées à ces pièces, qui utilisent souvent des matériaux nouveaux et expérimentaux. »

A. Murray est une des plus éminentes scientifiques du Canada dans le domaine de la conservation. D'après elle, le problème réside dans l'absence de techniques de conservation acceptables. Les méthodes modernes utilisées en art contemporain au cours des trois dernières décennies sont trop nouvelles pour que les restaurateurs et les conservateurs de musée sachent comment préserver les œuvres. Selon elle, il s'agit là d'un domaine où les arts doivent se tourner vers la science afin d'obtenir un peu d'aide.

À titre d'exemple, A. Murray commente le travail qu'elle effectue sur le matériau dans lequel elle se spécialise actuellement : la peinture acrylique. Elle aide les artistes à mieux connaître les propriétés des acryliques, et les conservateurs à comprendre comment conserver ou traiter adéquatement les œuvres d'art à l'acrylique. « Nous ne connaissons pas avec précision les réactions des peintures acryliques aux changements de température, à l'humidité relative ou aux polluants. Nous ne savons pas non plus comment elles vieilliront, affirme A. Murray. Elles peuvent devenir poisseuses et absorber la saleté plus facilement. Dans un environnement froid, lorsqu'on les déplace d'une exposition à une autre pendant l'hiver, par exemple, elles peuvent devenir cassantes. »

Grâce au soutien de la FCI, le groupe de recherche d'A. Murray a pu obtenir plusieurs pièces d'équipement qui l'aideront à comprendre les propriétés de certains matériaux utilisés par les artistes. Il pourra aussi examiner l'interaction avec d'autres matériaux ou avec les traitements utilisés lors des processus de nettoyage et de restauration.

A. Murray affirme que, grâce à l'utilisation d'un Spectomètre infrarouge à transformée de Fourier (IRTF), l'équipe de recherche peut déterminer ce qui est retiré de la peinture quand une œuvre d'art est nettoyée, et comment les matériaux se modifient avec le temps ou après un traitement de restauration. L'indicateur de déformation est un autre outil important qui permet aux chercheurs de comprendre les propriétés plastiques et élastiques de la peinture au fur et à mesure qu'elle vieillit, et ce, avant et après le traitement, de même que dans différents environnements.

Bien que la conservation des œuvres d'art achevées soit une partie importante du travail des chercheurs de l'équipe, ceux-ci veulent aussi savoir ce qui se passe au cours du processus de création… dans l'atelier de l'artiste. Une collègue d'A. Murray, Sylvat Aziz, professeure agrégée au département des arts de l'Université Queen's, mène l'attaque sur un autre front : trouver des moyens qui permettraient aux artistes de faire de l'art contemporain avec des matériaux sûrs et écologiques, ne présentant pas de danger pour leur santé.

« Beaucoup d'artistes ne connaissent pas les composés chimiques inclus dans les très nombreux produits et procédés qui sont mis à leur disposition, affirme S. Aziz. Parfois, leurs expériences peuvent avoir des résultats négatifs imprévus, tant pour l'œuvre que pour l'artiste lui-même. »

S. Aziz et son collègue Bernard Ziomkiewicz tentent de découvrir comment certains procédés artistiques, comme ceux faisant appel aux presses à imprimer et à la gravure, pourraient éliminer l'utilisation d'acides supertoxiques. Elle fait aussi des recherches sur la meilleure façon de favoriser dans ses cours d'art l'utilisation de peinture à l'huile sans solvant et d'autres matériaux sans danger. En utilisant des méthodes et des matériaux nouveaux, elle espère encourager les artistes à recourir à des pratiques plus sécuritaires et plus respectueuses de l'environnement, sans qu'ils perdent pour autant la qualité ou la magie de leur technique à l'huile.

Retombées

Acides, solvants, toxines, maladie et peut-être même mort : ce ne sont pas les réalités qui viennent à l'esprit des visiteurs d'une galerie d'art admirant des œuvres. Pourtant, dans le monde artistique, ces dangers sont très réels.

Maintenant, grâce à la recherche effectuée par Sylvat Aziz, professeure agrégée au département des arts de l'Université Queen's, ces menaces seront beaucoup moins présentes. S. Aziz s'affaire à améliorer le milieu de travail d'innombrables artistes qui mettent souvent leur santé en danger pour l'amour de leur art. Grâce à l'élimination des acides et solvants dangereux et à la mise en place de solutions pour la destruction des matières toxiques, les artistes n'auront plus besoin de systèmes de ventilation coûteux dans leurs ateliers. Et, surtout, ils pourront retrouver une certaine liberté artistique et travailler avec les matériaux de leur choix, sans craindre pour leur santé.

« Les solvants sont la deuxième substance la plus nuisible dans les ateliers de peinture, affirme S. Aziz. La peinture à l'huile, qui est considérée comme un matériau de choix en raison de sa qualité, de sa versatilité, de son importance historique et de sa valeur marchande, peut maintenant poursuivre son essor sans l'utilisation dommageable des solvants. »

La recherche effectuée par Alison Murray, professeure agrégée du programme de conservation des œuvres d'art de l'Université Queen's, profitera aussi aux conservateurs d'œuvres d'art de partout au pays et du monde entier. Souvent, ces derniers se heurtent à un dilemme lorsqu'ils ont à traiter ou à conserver des œuvres d'art contemporain. Que l'on pense à la célèbre « robe de viande » exposée au Musée des beaux-arts du Canada il y a quelques années, aux toiles à l'acrylique ou aux matières relativement modernes comme le chocolat ou les supports électroniques : il est clair que les conservateurs d'œuvres d'art font de plus en plus face à l'inconnu.

C'est dans son propre milieu, au Agnes Etherington Art Centre de l'Université Queen's, qu'A. Murray a constaté la nécessité de comprendre les nouvelles techniques de conservation. Le Centre possédait un tableau de l'artiste québécois disparu Yves Gaucher, mais ne pouvait l'exposer en raison de sa piètre condition. « Le tableau comportait de belles sections de couleurs unies, mais comme certaines zones avaient été heurtées ou raclées, on ne pouvait l'exposer avant de le restaurer, explique A. Murray. Des étudiants se sont mis à la tâche, ont essayé différentes techniques, et les conservateurs ont été très satisfaits des résultats. »

Partenaires

Seul établissement à offrir un programme de formation en conservation au Canada, l'Université Queen's travaille en étroite collaboration avec quatre programmes aux É.-U. et avec d'autres partenaires dans le monde. Des partenariats clés ont ainsi été établis par le groupe de recherche avec le National Gallery à Washington, D.C., le musée Tate de Londres, en Angleterre, et l'Université de Turin, en Italie.

« Le Canada ne peut se permettre de soutenir des centaines de scientifiques en conservation travaillant dans le domaine de l'art, explique Alison Murray, professeure agrégée à l'Université Queen's. C'est pourquoi il est si important d'établir des liens avec d'autres professionnels travaillant dans des galeries d'art et des musées du monde entier. »

Le groupe de recherche de l'Université Queen's entretient aussi des liens avec des partenaires du secteur privé intéressés à la conservation adéquate des œuvres d'art. Golden Artist Colors, fabricant de peinture acrylique du nord-ouest de l'État de New York, observe de près les travaux de restauration effectués au Canada et dans le monde entier. Comment cette entreprise participe-t-elle à l'effort de conservation? Elle a produit une peinture expressément conçue pour la recherche dans la conservation des œuvres d'art. Cette percée permet aux scientifiques de la conservation d'étudier de plus près les propriétés de la peinture pour en arriver à des méthodes de conservation améliorées. Golden Artist Colors fournit aussi des fonds pour l'emploi d'été d'un étudiant de premier cycle de l'Université Queen's qui étudie les propriétés du gesso, l'enduit qui permet de préparer la toile avant l'application de la peinture.

Pour en savoir plus

Visitez le site Web de l'Institut canadien de conservation, qui a pour mandat de promouvoir la préservation et l'entretien du patrimoine culturel du Canada.

Apprenez-en plus au sujet de la Conférence canadienne des arts, le plus ancien groupe de défense des intérêts artistiques du Canada.

Rendez-vous sur le site Web de l'entreprise Golden Artist Colors.