Myth buster

La science de l'Islam

Redécouvrir les manuscrits scientifiques oubliés du monde islamique
4 mars 2009
Des astronomes au travail à l'observatoire d'Istanbul (1577-80).

Avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque de l'Université d'Istanbul

Du 11e au 13e siècle, les envahisseurs mongols et les croisés chrétiens ont mené d’innombrables attaques contre les musulmans du Moyen-Orient, ce qui a provoqué d’énormes bouleversements dans de nombreuses sociétés islamiques. Dans certaines régions, cela a donné lieu à l’ascension au pouvoir de dirigeants qui ont imposé une orthodoxie islamique rigide.

De nombreux historiens y voient le moment où les musulmans ont commencé à tourner le dos à la pensée rationnelle, mettant notamment un terme à leurs avancées scientifiques. Les recherches de F. Jamil Ragep, historien des sciences de l’Université McGill, contribuent cependant à dissiper ce mythe.

Aux 9e et 10e siècles, la recherche scientifique tenait une place importante au Moyen-Orient. À Bagdad, par exemple, diverses disciplines scientifiques comme la médecine, l’astronomie et les mathématiques étaient florissantes. En fait, les astronomes musulmans du 10e siècle ont donné des noms arabes à presque toutes les étoiles du ciel, et les travaux mathématiques auxquels devaient ensuite se livrer les scientifiques musulmans ont joué un rôle essentiel dans l’élaboration par Copernic d’une théorie héliocentrique du système solaire, au 16e siècle.

Selon F. Jamil Ragep, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire de la science dans les sociétés islamiques, il aurait été impossible de détruire entièrement ce riche patrimoine scientifique. « Partout dans le monde, on trouve des dizaines de milliers de manuscrits prouvant que la tradition scientifique islamique ne s’est pas éteinte en 1200, mais a plutôt connu une renaissance aux 13e, 14e et 15e siècles. »

À l’époque où Ragep étudiait les sciences islamiques à l’Université Harvard, il y a de cela 25 ans, nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il perdait son temps. Mais depuis, le chercheur a mis au jour de tels trésors scientifiques au Moyen-Orient, qu’il a entrepris de créer une énorme base de données sur ses découvertes, une sorte de carte aux trésors.

F. Jamil Ragep
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F. Jamil Ragep
F. Jamil Ragep

Dans le cadre de l’Initiative des manuscrits scientifiques islamiques, comme Ragep appelle son projet, on cataloguera ces manuscrits historiques rédigés entre le 8e et le 19e siècle dans le monde musulman, qui s’étendait alors de l’Espagne à la Chine. En collaboration avec l’Institut Max-Planck d’histoire des sciences, à Berlin, Ragep a élaboré une première ébauche de sa base de données répertoriant 1100 auteurs et des centaines de manuscrits. Il va sans dire que cette base de données est appelée à grandir au fil des ans.

« Ceux qui travaillent à ce projet avec moi estiment qu’il est important de diffuser ces documents, explique l’historien. Il m’est impossible de tout lire, car ces œuvres sont très complexes. Mais nous pouvons présenter des métadonnées et préparer le terrain pour les prochaines générations de chercheurs qui viendront approfondir les recherches sur ces manuscrits. »

Le projet a déjà donné lieu à des découvertes surprenantes sur la transmission du savoir il y a plusieurs siècles. Par exemple, l’astronomie et les mathématiques étaient régulièrement enseignées dans les écoles religieuses islamiques, les madrasas. Selon Ragep, il est probable que l’information scientifique circulait de l’Europe vers l’Asie grâce au hajj, le pèlerinage annuel des musulmans à La Mecque.

Certains universitaires sont d’avis que les découvertes notables issues de la culture islamique sont le fait d’intellectuels isolés.

« Mais si on rassemble tous ces documents dans une base de données, explique Ragep, on s’aperçoit qu’ils ne peuvent être l’œuvre de quelques génies solitaires. Il y avait sûrement des centaines de personnes qui lisaient, écrivaient et étudiaient ces textes. »

Figure utilisée par l
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Figure utilisée par l’astronome du 15e siècle Ali Qushjī, Fī anna aṣl al-khārij… illustre le passage d’une cosmologie géocentrique à une cosmologie copernicienne, sans doute apparue à Samarkand, en Ouzbékistan, vers 1430.
Avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque Süleymaniye (Istanbul, Turquie)

Ingrid Hehmeyer, professeure agrégée en histoire des sciences et des technologies à l’Université Ryerson de Toronto, a également dû composer avec l’ignorance dont on faisait preuve dans son milieu à l’égard de la grande tradition scientifique des musulmans. Elle estime que les travaux de F. Jamil Ragep permettront d’éclaircir certains aspects de cette histoire.

« Nous essayons de rappeler aux gens que nous avons négligé un large pan du savoir, explique-t-elle. »

Dans le cadre de ses propres recherches au Yémen, Hehmeyer a mis au jour de nombreux manuscrits historiques conservés dans des bibliothèques privées. « Personne ne connaît l’existence de ces petits bijoux, car ces bibliothèques privées n’ont pas catalogué les manuscrits qu’elles possèdent », affirme Hehmeyer. Elle estime que ces documents seront de plus en plus accessibles grâce au travail de Ragep. « Et l’on va se rendre compte que c’est au Moyen-Orient que ça se passe et que tous ces trésors enfouis pourraient bien révolutionner notre conception des sciences. »

Depuis les attaques du 11 septembre 2001, Hehmeyer et Ragep ont tous deux observé un intérêt accru pour l’histoire des sciences islamiques.

« Étrangement, il s’agit d’un âge d’or pour l’étude des sciences islamiques, explique F. Jamil Ragep. Je n’aurais jamais pensé qu’on s’intéresserait autant à mon travail, mais dans les mois qui ont suivi les attentats du 11 septembre, j’ai donné beaucoup d’entrevues, et on m’a invité à prononcer des conférences un peu partout. On accepte très bien l’idée que l’Islam n’est pas complètement hostile à la rationalité et qu’il s’agit d’une question plus complexe qu’il n’y paraît. Et en général, les gens prêtent l’oreille. »

Prêter l’oreille à la vérité, n’est-ce pas le premier pas vers la déconstruction de l’un des mythes le plus tenaces de l’histoire?