Keys to success

La science au service des pianistes

Des chercheurs de l'Université d'Ottawa analysent les méthodes d'enseignement en vue de parfaire l'apprentissage du piano
1 novembre 2007
Sur le plan de la performance, peu de spectacles peuvent se comparer à celui d’un pianiste accompli s’échauffant énergiquement en faisant ses gammes. Pourtant, ce savant ballet des doigts, des mains et des bras fait plutôt résonner une sonnette d’alarme pour le professeur de musique de l’Université d’Ottawa Gilles Comeau.
 

Comeau et ses collègues chercheurs croient fermement que les gammes et autres échauffements techniques similaires comptent au nombre des exercices pianistiques les plus exigeants qui soient. Après avoir décortiqué les mouvements des pianistes – à l’aide d’outils multimédias tels que les balayages infrarouges qui indiquent les tensions imposées aux muscles et aux articulations –, le chercheur et les ingénieurs biomédicaux Monique Frize et Christophe Herry ont découvert que les mouvements requis pour ce qui, en principe, constitue un simple échauffement étaient vraiment très ardus. En fait, au lieu de préparer le corps, l’exécution de gammes augmente le risque de tensions ou même de blessures graves comme les déchirures de ligaments. Gilles Comeau soutient qu’on devrait faire ses gammes à la fin d’une séance de travail et non au début, comme on l’a toujours enseigné aux pianistes.

Cette conclusion découle des travaux menés par Comeau au Laboratoire de recherche en pédagogie du piano qu’il a fondé il y a deux ans. Le chercheur croit fermement qu’une meilleure compréhension de la pédagogie et du mode d’apprentissage du piano permettra à plus de gens de maîtriser la pratique de cet instrument. Voilà une bonne nouvelle pour tous ces jeunes élèves qui, souvent, ne retirent que de la frustration de leurs leçons et finissent par abandonner.

Une équipe multidisciplinaire réunissant des chercheurs en ingénierie, en psychologie et en neuroscience participe aux travaux du Laboratoire, qui touchent aussi aux sciences de la santé et aux composantes physiques et cognitives de l’interprétation pianistique. Avant tout, Gilles Comeau voit dans le Laboratoire un instrument de remise en question des idées reçues sur la nature de la musique et le talent musical, et une occasion de soulever des questions rarement posées aux spécialistes du domaine.

« Une grande partie des ouvrages sur la pédagogie pianistique repose sur l’expérience, la tradition, l’enseignement des grands maîtres, explique-t-il, décrivant l’approche actuelle, immuable et très subjective de l’enseignement du piano. Dans bien des cas, elle fonctionne bien mais, parfois, pour des raisons que l’on ignore, elle s’avère problématique. Nous n’arrivons pas à expliquer les échecs et nous ne savons pas enseigner le piano aux enfants et aux adultes à l’aide des techniques du XXI e siècle. »

Gilles Comeau pense qu’il faut « évaluer scientifiquement les théories pédagogiques afin de déterminer si elles sont vraiment efficaces au lieu de continuer à les utiliser parce qu’il n’y a pas de solution de rechange ». Le Laboratoire de recherche en pédagogie du piano, une ancienne cafétéria maintenant remplie de matériel multimédia de pointe, permet de procéder à une telle évaluation. Au cœur du Laboratoire se trouve un studio d’enregistrement professionnel où trônent deux pianos à queue câblés pour enregistrer la musique, bien sûr, mais surtout pour mesurer l’effort physique nécessaire à l’exécution pianistique.

L’un de ces pianos est surmonté d’un savant échafaudage auquel sont fixées huit caméras vidéo qui captent, sous différents angles, les mouvements de l’exécutant et les sons qui en résultent. Les mouvements du corps humain au clavier sont ensuite traduits en mesures scientifiques qui, elles, sont traitées par des étudiants diplômés de l’École d’ingénierie et de technologie de l’information de l’Université sous la supervision de Pierre Payeur. C’est la première fois que de telles données sont recueillies de façon systématique. L’objectif est de les utiliser afin d’établir des règles d’excellence et d’efficacité en ce qui a trait à la posture, à la position des bras et des mains et au style de jeu en général en vue de minimiser les blessures et d’améliorer l’exécution.

Le centre de ressources du Laboratoire héberge probablement la collection la plus diversifiée et la plus complète au monde d’ouvrages portant sur l’enseignement de la musique. Comeau lui-même a été surpris lorsqu’il a effectué une première évaluation comparative de ces outils pédagogiques. Voulant savoir combien de symboles musicaux un élève doit connaître pour pouvoir lire la musique, il a trouvé une gamme très étendue de réponses, certaines sources indiquant 78 symboles et d’autres, 325.

Pour en avoir le cœur net, Comeau et son collègue Ramesh Balasubramaniam ont décidé de faire appel aux appareils qu’utilisent les pédagogues pour comprendre comment les enfants apprennent à lire des textes, tels que l’oculomètre, qui suit les mouvements de l’œil balayant une page. Leurs recherches permettront d’établir de façon scientifique le nombre de symboles qu’il est nécessaire de connaître afin de pouvoir lire la musique.

Ces travaux peuvent sembler loin du désir d’inculquer aux enfants le goût du piano, mais les outils créés et testés au Laboratoire serviront ultimement à cette fin. Gilles Comeau espère en apprendre beaucoup plus sur les mécanismes de l’exécution musicale et s’affirme convaincu que cette nouvelle connaissance n’altérera en rien le romantisme entourant le talent musical. « La musique conservera tout son mystère, dit-il. Mais rien ne nous empêche d’étudier scientifiquement son apprentissage. »

Retombées

Le Laboratoire de recherche en pédagogie du piano offre des programmes et un certificat de premier et de deuxième cycle dans cette discipline encore largement inexplorée. « Notre plus importante contribution à ce jour est d’avoir fait de la pédagogie du piano un champ de recherche, explique Gilles Comeau. Mais notre Laboratoire produira-t-il de meilleurs musiciens de concert? »

Pour le chercheur, l’enjeu n’est pas tant le manque d’exécutants de talent que l’amélioration des processus d’enseignement et d’apprentissage. « Ce sont tous ceux qui n’ont pas réussi qui nous intéressent, dit-il. Les élèves de niveau intermédiaire qui jouent bien, mais pourraient jouer beaucoup mieux si l’approche pédagogique avait été différente. Ce sont tous ces jeunes qui ont abandonné très tôt, convaincus qu’ils n’avaient pas ce qu’il fallait. On ne peut pas déterminer, après une seule année de leçons, qu’on n'a pas le talent nécessaire. Tout enfant doit avoir la possibilité d’aller au-delà de ce premier constat. »

Le Laboratoire, équipé de matériel de vidéoconférence de pointe, a également effectué des recherches auprès d’enfants qui n’ont pas accès à un professeur de piano. En vue de développer une technologie d’apprentissage à distance, Comeau, en collaboration avec le Conseil national canadien, a démontré le potentiel de la vidéoconférence dans le cadre d’un projet mené auprès de jeunes pianistes de l’Arctique canadien. Grâce à la réalité virtuelle, des professeurs ont enseigné le piano à de jeunes Inuits depuis Ottawa. Malgré la distance, ces pédagogues ont pu diriger virtuellement des exercices, corriger les erreurs et évaluer le jeu des élèves. « Nous avons réussi à repousser les frontières de l’enseignement à distance », explique Comeau.

En outre, Comeau et ses collègues ont effectué de nombreux échanges multimédias avec les États-Unis et la Finlande, ce qui a permis d’étendre le réseau mondial de chercheurs partageant leur passion pour la compréhension du mode d’apprentissage de la musique. La musicologue Elaine Keillor fait partie de ce réseau. Par l’intermédiaire du Laboratoire de piano, elle tente de jeter un nouvel éclairage sur des disputes parfois anciennes au sujet de la méthode pianistique la plus efficace et la plus appropriée. Ainsi, les élèves doivent-ils se servir principalement de leurs doigts pour enfoncer les touches du clavier ou plutôt faire appel au poids de leurs bras? C’est une question sur laquelle les professeurs de piano n’arrivent toujours pas à s’entendre.

Chaque méthode est différente du point de vue du travail exigé des muscles et des jointures et de celui du risque de blessures. Cependant, personne ne s’est encore penché sur cet aspect de façon systématique. La pédagogie du piano a vu défiler diverses écoles de pensée, fait remarquer Elaine Keillor : « Je trouve cela très excitant et nous ne faisons que commencer à voir les possibilités. »

Partenaires

Le Laboratoire de recherche en pédagogie du piano a soulevé l’intérêt d’un large éventail d’acteurs, de scientifiques et de chercheurs en médecine, depuis le fabricant de pianos Yamaha jusqu’au Centre international de musique de chambre de Finlande. Le Laboratoire reçoit des visiteurs prestigieux : musiciens de réputation internationale ou dignitaires politiques férus de musique.

Les recherches menées au Laboratoire pourraient bientôt s’étendre à des applications médicales. Des experts de l’École d’ingénierie et de technologie de l’information de l’Université d’Ottawa et du Département des systèmes et génie informatique de l’Université Carleton travaillent à la mise au point de techniques de pointe qui permettront de suivre les mouvements de pianistes en temps réel. Grâce à des techniques d’imagerie précises, on peut même voir les « zones chaudes » – c’est-à-dire les régions malades ou blessées – du corps. En combinant ces approches, on pourrait arriver à mieux diagnostiquer les maladies des jointures comme la polyarthrite rhumatoïde.

Pour en savoir plus

Apprenez-en plus sur le Laboratoire de recherche en vidéo, image, vision et systèmes autonomes (VIVA) de l’Université d’Ottawa, de même que sur ses travaux au Laboratoire de recherche en pédagogie du piano. (Site anglophone)