Wisdom of the aging

Un couple d’aînés fixe l’objectif, la tête de la femme appuyée sur l’épaule de l’homme.

La sagesse de l’âge

Une conversation avec Parminder Raina de la McMaster University, chercheur principal en chef de l’Étude longitudinale canadienne sur le vieillissement, la plus vaste étude du genre au monde
26 janvier 2016

Le pays connaît un changement démographique sans précédent; d’ici deux décennies, près d’un quart d’entre nous aura plus de 65 ans. Pour comprendre les interactions complexes entre les déterminants physiques, sociaux et psychologiques de la santé des Canadiens vieillissants et l’incidence de ce virage sur les politiques et l’économie du pays, plus de 100 chercheurs de 26 universités canadiennes ont contribué à la mise en œuvre de l’Étude longitudinale canadienne sur le vieillissement. Sur les plans de l’envergure et de l'exhaustivité, l’étude fait office de référence mondiale – on suivra 50 000 hommes et femmes durant 20 ans. L’été dernier, l’équipe composée des cochercheuses principales Christina Wolfson de l’Université McGill et Susan Kirkland de la Dalhousie University a terminé la collecte des données de référence des 50 000 participants. À la suite de ce jalon capital, la FCI a rencontré le chercheur principal en chef de l’étude, Parminder Raina de la McMaster University, pour découvrir comment on procède pour mener une initiative de recherche de cette ampleur. 

Vous avez recruté 50 000 participants que vous comptez suivre durant les 20 prochaines années. Existe-t-il d’autres études sur le vieillissement d’une telle envergure?

Au pays, non. À l’échelle internationale, ça dépend. Parmi les études consacrées au vieillissement, il n’existe aucune initiative de cette taille qui couvre un tel volume de données, que ce soit au national ou à l’international.

Il s’agit d’un chiffre impressionnant : 50 000 personnes recrutées en quatre ans. Comment avez-vous fait?

Nous avons utilisé trois sources : l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes – Vieillissement en santé de Statistique Canada, les registres provinciaux sur la santé et un système d’appel aléatoire. Environ quinze pour cent des gens avec lesquels nous avons communiqué ont finalement participé à l’étude. Nous avons probablement pris contact avec environ 600 000 personnes. Dans des endroits comme St. John’s, à Terre-Neuve-et-Labrador, nous avons épuisé l’échantillon de personnes admissibles dans notre groupe d’âge cible, les 45 à 85 ans. Nous voulions recruter 3000 sujets dans la région de St-John’s et même en communiquant avec toutes les personnes de ce groupe d’âge, nous ne sommes arrivés qu’à un total de 2000 candidats admissibles. Nous avons dû modifier notre échantillon dans d’autres régions du Canada pour atteindre notre objectif de 50 000 participants.

Quels défis avez-vous dû surmonter?

Au Canada, les taux de réponse sont en baisse dans les grandes études de population, le recrutement a donc coûté plus cher que prévu. Nous avons dû mobiliser beaucoup de ressources et faire preuve de créativité. La coordination, surtout dans un pays comme le Canada, a posé un autre défi. Nous avions prévu terminer le recrutement en mars 2015, mais comment imaginer que nous connaîtrions deux hivers aussi rigoureux? Certains lieux de collecte de données ont été fermés durant plusieurs jours parce que les gens ne pouvaient s’y rendre à cause de la neige. Nous nous sommes adaptés. Nous avons pris seulement quelques mois de retard. Ce qui est remarquable, selon moi, pour une étude d’une telle ampleur.   

Quel a été l’aspect le plus gratifiant d’un processus de recrutement aussi important?

Quand nous avons commencé, la tâche semblait herculéenne. Mais les choses se sont déroulées selon les plans et dans les limites des ressources attribuées. Après tout le travail de réflexion ayant mené à la création de cette étude, l’aspect le plus gratifiant était de voir que cela avait fonctionné comme nous l’avions prévu et que les données étaient de bonne qualité.

Je crois qu’il y a là une leçon pour nous tous. Quand on propose des initiatives comme celle-là, il faut prévoir une période de planification raisonnable. Ça vaut la peine d’investir quelques millions de dollars dans la préparation de ces plateformes à grande échelle. C’est rentable à long terme.

Combien de temps avez-vous consacré à la planification?

Vous ne le croirez pas. Nous avons commencé à travailler à cette idée en 2001. Dix ans avant de commencer à recevoir du financement pour entreprendre l’étude. Cela représente quinze années de ma vie.

C’est donc une réalisation personnelle pour vous.

Tout à fait. Et vous demandiez plus tôt quels étaient les défis. Étant donné que nous avons conçu cette étude comme une plateforme, je ne dispose pas d’un accès privilégié aux données. Comme tout autre chercheur, je dois faire une demande pour y avoir accès. J’ai du mal à accepter cette contrainte, à l’instar de mes autres collègues de l’Étude longitudinale canadienne sur le vieillissement qui ont collaboré étroitement à ce projet et y ont travaillé très fort depuis dix à quinze ans. Nous avons de la difficulté parce que cela entraîne des répercussions sur nos propres programmes de recherche, même si nous savons que c’est l’approche appropriée.

Procéderiez-vous différemment la prochaine fois?

Je créerais une solution équilibrée entre plateforme et programme de recherche pour l’équipe. Mais l’entreprise est si colossale et le temps manque. Je continue à enseigner, je poursuis mes autres programmes de recherche et, à elle seule, cette étude est pratiquement un travail à plein temps. C’est parfois décourageant; ça gâche un peu le plaisir.   

Le chiffre impressionnant de 50 000 participants paraît presque dérisoire par rapport au volume de données que vous recueillerez au cours de cette étude à long terme. Comment vous y prendrez-vous pour collecter et gérer toutes ces données?

Dès le départ, nous avons créé une importante infrastructure de technologie de l’information pour gérer ces données. Le Centre d'analyse statistique de l’Université McGill, dirigé par Christina Wolfson, épure et gère les données et les partage avec tous les chercheurs. Nous avons aussi un comité d’accès aux données. À l’heure actuelle, nous avons reçu environ 25 demandes d’accès aux données pour répondre à des sujets de recherche particuliers. Ces demandes ont été évaluées par le Comité chargé de l'accès aux données et aux échantillons.

La collecte de données est un processus assez intéressant. Des 50 000 personnes recrutées, 20 000 proviennent d’un échantillon aléatoire de la population canadienne. Tous les trois ans, nous communiquons avec ces gens par téléphone pour réaliser une entrevue d’une heure. Nous avons mis en place quatre centres d’appel assistés par ordinateur. Situés à Halifax, à Sherbrooke, au Québec, à Winnipeg et à Vancouver, ces centres qui couvrent différents fuseaux horaires et langues communiquent avec les participants tous les trois ans. Pour les 30 000 autres personnes – que nous appelons notre cohorte globale – nous avons établi onze sites de collecte de données à la grandeur du Canada. Aménagés comme des bureaux de médecins de famille, ils sont tous dotés du même équipement, partout au pays. Ainsi, s’il y a un ostéodensitomètre à Hamilton, on retrouvera exactement le même dans les dix autres sites. Nos dix établissements sont équipés pour réaliser un large éventail d’examens : échographie de la carotide, électrocardiogramme, absorptiométrie à rayons X en double énergie, imagerie rétinienne et audiométrie. Nous prélevons des échantillons d’urine et de sang auprès de tous ces participants.   

Nous nous rendons chez les sujets de la cohorte globale pour réaliser une entrevue d’une heure en personne durant laquelle nous recueillons une foule de données. Puis, nous fixons une date à laquelle ils viendront dans un site de collecte de données. Pendant cette visite qui dure deux heures et demie, les personnes nous fournissent une information détaillée qui va de la densité osseuse à la composition corporelle en passant par la calcification de l’aorte. Nous examinons les artères carotides. Nous examinons les cardiopathies, la pression artérielle et la fonction pulmonaire. Nous soumettons les participants à des épreuves spécifiques au vieillissement où nous observons leur équilibre sur une jambe et où nous leur demandons de marcher sur une distance de quatre mètres pour évaluer leur force et leur mobilité. Nous procédons à des examens approfondis de la vue qui comprennent des mesures oculaires pour le glaucome et de l’imagerie rétinienne pour le diabète.

Nous avons d’autres questionnaires axés principalement sur les symptômes pathologiques et l’évaluation cognitive. Dans chaque site, nous avons aussi mis en place un laboratoire de phlébotomie où nous prenons et analysons des prélèvements sanguins, ce qui est tout à fait exceptionnel. Je ne connais aucune autre étude de cette ampleur où le sang est prélevé, traité et congelé à moins 80 degrés Celsius en une heure et demie.  

La collecte des données se fait exclusivement par ordinateur. Nous avons conçu notre propre logiciel qui saisit les données au fur et à mesure que se font les évaluations. Le logiciel comporte aussi des paramètres de qualité prédéfinis qui signalent toute anomalie à l’opérateur. On peut voir les données entrer directement au centre de coordination de Hamilton. Dans l’ensemble du pays, on peut voir exactement ce qui se passe sur l’ordinateur central. Une fois recueillies, ces données sont envoyées quotidiennement à Hamilton, où on procède à une première épuration, puis elles sont transférées à Montréal où sont préparés les échantillons finals. Les prélèvements sanguins de tout le pays sont expédiés chaque semaine à notre biobanque de Hamilton. Au bout de 20 ans, nous disposerons au total d’environ 6 millions d’échantillons.

Deux autres chiffres impressionnants : 160 chercheurs et collaborateurs, 26 établissements. Pouvez-vous nous faire part des principaux enseignements que vous avez tirés de la coordination d’un si grand nombre de chercheurs et d’établissements?

La transparence est très importante. Cette qualité était déjà présente au sein de notre équipe, mais elle nous a bien servis. Il faut aussi choisir des personnes clés qui ont l’esprit d’équipe et sont d’excellents scientifiques. Les deux principaux atouts pour garantir le succès d’un large consortium comme celui-ci est la création d’une équipe soudée et la confiance.

Nous avons beaucoup parlé de chiffres. Pouvez-vous nous fournir d’autres statistiques impressionnantes?

Il faudra 20 ans pour mener l’étude à terme. Nous réaliserons jusqu’à 140 000 entrevues téléphoniques et 210 000 entrevues à domicile. Nous prélèverons six millions d’aliquotes de sang et d’urine, ferons 300 000 appels de suivi et poserons jusqu’à 126 millions de questions individuelles dans les seules entrevues téléphoniques. Nous recueillerons jusqu’à 174 millions de points de données lors des visites à domicile et dans les sites de collecte de données. Au terme de 20 ans, nous aurons 300 millions de points de données différents. C’est-ce qu’on appelle des données volumineuses!

Cette étude est une entreprise tellement remarquable, sur un sujet si important. Quelles retombées attendez-vous?

Nous voulons comprendre pourquoi certaines personnes vieillissent en bonne santé et d’autres non. Si nous parvenons à comprendre ce phénomène, nous serons capables d’exercer une influence sur de nombreuses décisions politiques pour lesquelles il n’existe encore aucune donnée à l’heure actuelle. Ensuite, il s’agit d’une ressource tellement précieuse qu’elle place le Canada au premier plan de la recherche sur le vieillissement sur la scène internationale. Nous suscitons déjà beaucoup d’intérêt à l’échelle mondiale avec cet ensemble de données qui est non seulement vaste, mais aussi très exhaustif. Il fournit aux gens beaucoup de données intéressantes à partir desquelles il est possible de mener des recherches passionnantes. J’ai parlé à des gens qui souhaitent créer des études similaires à Singapour et en Australie. Nous sommes heureux de collaborer et de partager l’information avec eux.