Measuring the success of research

La recherche, un succès difficile à mesurer

1 mars 2005

De par sa nature même, on ne sait pas où peut mener la recherche. Nul ne peut prédire quand ni par quel détour on aboutira à une découverte importante ou à des résultats dignes d'application.

Les chercheurs connaissent peut-être l'objet de leur quête — la solution d'un problème, une idée à développer — mais ils ne peuvent savoir avec certitude quelle découverte sortira de leurs investigations et de leurs expériences. Vannevar Bush, premier conseiller scientifique du Président Roosevelt durant la Seconde Guerre mondiale et directeur de l'Office of Scientific Research and Development, était conscient de cela voilà un demi-siècle, et c'est cette clairvoyance qui a présidé à une restructuration fondamentale de l'effort scientifique américain à cette époque. Il vaut la peine de revenir sur cette thèse.

Prenons un enjeu actuel comme la recherche d'un remède ou d'un moyen de prévention du SIDA. Du point de vue de la santé ou de l'aide humanitaire, c'est un problème énorme et urgent, qui mobilise d'innombrables équipes dans des universités et des laboratoires commerciaux. Des centres de recherche du monde entier diffusent généreusement leur savoir croissant dans une course universelle contre la montre. Des millions de personnes mourront avant qu'on trouve un remède, et des millions de dollars seront encore investis dans la recherche. Si l'effort, la volonté et le talent pouvaient garantir une réussite rapide, nous aurions déjà vaincu le SIDA. Pourtant, nous demeurons optimistes.

À ma première année d'études supérieures en épidémiologie en 1979, on nous disait que l'époque des maladies infectieuses était révolue, que notre travail porterait sur les maladies d'origine humaine (maladies cardiovasculaires, troubles psychiatriques, cancer). Or, c'était avant le retour de la tuberculose et de la polio, avant le VIH/SIDA et le SRAS, avant toute une génération de bactéries et de virus plus violents les uns que les autres.

Évidemment, cette grande incertitude qui entoure la recherche peut être angoissante ou frustrante, non seulement pour les chercheurs mais aussi pour les bailleurs de fonds. Il est tentant de vouloir mesurer le succès par le nombre de découvertes, d'inventions et d'autres dérivés, des retombées certes importantes, mais ce serait une erreur de s'en tenir uniquement à des critères quantitatifs.

En fait, dans nos universités, l'avantage le plus probant de la recherche, c'est de former de bons chercheurs. Plus on amène la recherche dans les classes, plus on enrichit l'expérience d'apprentissage des étudiants, dans tous les cycles. Les bienfaits sont évidents, mais peut-être difficiles à quantifier.

Insaisissable, le succès échappe donc aux mesures comptables habituelles. L'histoire fourmille d'exemples de découvertes arrivées par hasard ou presque, autant que d'idées « infaillibles » qui n'ont jamais abouti. Bush écrivait d'ailleurs en 1945 dans Science: The Endless Frontier : « La science pure a ceci de particulier qu'on peut y progresser par différents chemins. Bon nombre des plus grandes découvertes sont issues d'expériences tentées dans un tout autre dessein. » Il voyait juste et les États-Unis en cueillent encore les fruits, 50 ans plus tard.

La bonne recherche vise à prédire les orientations futures, non à imiter le passé. Des innovations technologiques et thérapeutiques se sont souvent produites sans qu'on s'y attende, conséquences imprévues de la créativité et de l'expérimentation, issues fréquemment d'une chaîne quelque peu aléatoire de découvertes et d'interactions, commencée parfois des générations auparavant.

Un exemple célèbre est celui de James Watson et de Francis Crick, qui se sont partagé le Prix Nobel de 1962 pour avoir découvert la structure de l'ADN. Ils ne travaillaient pas seuls. Par un hasard heureux et tout à fait spectaculaire, ils ont profité d'apports extérieurs, en particulier celui d'une spécialiste de la cristallographie aux rayons X, Rosalind Franklin, qui se trouvait à travailler dans un laboratoire voisin. Sans les travaux de cette dernière sur la structure des molécules d'ADN, les deux chercheurs de Cambridge seraient encore inconnus aujourd'hui. Beaucoup de découvertes marquantes se produiront, comme ce fut le cas jusqu'ici, au carrefour des chemins de la recherche qui s'entrelacent dans nos universités.

Il n'y a pas d'enjeu plus crucial pour les universités canadiennes aujourd'hui que le talent qui est l'objet d'une féroce concurrence mondiale. Nous devons continuer d'aspirer à l'excellence et au prestige dans nos établissements de recherche et d'enseignement. Nous devons continuer de viser des percées qui apporteront des bienfaits socio-économiques à nos concitoyens. D'après un classement récent, trois universités canadiennes figurent parmi les 100 meilleures au monde, avec McGill au 13e rang des établissements à financement public. Nous voulons que l'Université McGill fasse mieux encore et se hisse parmi les 10 premières au monde. Chaque année, nous rapatrions des Canadiens de talent, comme le généticien Tom Hudson et la physicienne Vicky Kaspi, et nous attirons en nos murs des nouveaux venus.

Le Canada a l'immense privilège de posséder un réseau d'universités riche et varié. Mais son avenir dépend du nombre de ses établissements qui font partie de l'élite mondiale. Comment faire alors?

Depuis plusieurs années, les investissements effectués dans des travaux et des équipes de recherche ont contribué énormément à créer une culture d'excellence et une masse critique de chercheurs dans tout le réseau des universités canadiennes. Il faut continuer dans ce sens. Il faut des installations matérielles à la mesure des ambitions de recherche et d'enseignement. Il faut pouvoir attirer des professeurs émérites et des étudiants prometteurs. Les éclairs de génie ne surgissent pas dans le vide. Si une découverte peut être fortuite, une culture d'excellence est le fruit d'une volonté commune et d'un effort concerté.

Les Chaires de recherche du Canada, la Fondation canadienne pour l'innovation, les conseils subventionnaires et Génome Canada ont joué un rôle essentiel à cet égard. Plus leurs investissements s'approcheront des niveaux jugés essentiels, mieux nous pourrons transmettre nos résultats de recherche aux étudiants, et en faire profiter le marché par une plus grande commercialisation et par d'autres moyens de grande diffusion, y compris des initiatives culturelles et didactiques et des mesures d'intérêt public.

Le Canada est engagé dans une voie très prometteuse. Il doit absolument s'y maintenir.

Heather Munroe-Blum, principale et vice-chancelière de l'Université McGill.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.