Tracking a behemoth

À la poursuite d'un rival méconnu

Grâce à l'enrichissement des connaissances sur le requin du Groenland, les chercheurs comprendront mieux les écosystèmes arctiques
22 avril 2009
Aaron Fisk s
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Aaron Fisk s'écarte des côtes de la baie Cumberland (Nunavut) où il observe les effets des changements climatiques sur les réseaux alimentaires.
Rob Currie

(Avec la permission de l’Université de Windsor.)

Dans le secteur de l’île de Baffin, Inuits et ours polaires se concurrencent quand ils chassent le phoque annelé, source d’alimentation traditionnelle à tous deux. Et la variation de l’état des glaces attribuable aux changements climatiques accentue cette rivalité.

Selon un chercheur de l’Université de Windsor, l’énigmatique requin du Groenland, qui n’est pourtant pas en lice dans cette lutte pour la survie, pourrait jouer un rôle important dans les écosystèmes arctiques.

« Les ours polaires et les Inuits ont besoin de la glace pour capturer les phoques annelés, contrainte à laquelle le requin du Groenland n’est pas soumis, explique Aaron Fisk, professeur agrégé au Great Lakes Institute for Environmental Research (GLIER) de l’Université de Windsor. Le retrait des glaces pourrait se révéler avantageux pour le requin. »

Plusieurs fois par année, Aaron Fisk parcourt plus de 3 000 kilomètres pour se rendre dans un secteur reculé de l’île, près de la baie de Cumberland. Il recourt à des techniques comme le système de positionnement mondial (GPS) et l’analyse d’échantillons tissulaires pour étudier les habitudes alimentaires du requin à des moments où l’eau est couverte de glace mais aussi lorsqu’elle est libre de glace.

Un requin du Groenland est suspendu à un navire
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Un requin du Groenland est suspendu à un navire de pêche au large de la côte Svalbard (Norvège).
Christian Lydersen

Les connaissances sur le requin du Groenland sont fragmentaires; l’animal peut atteindre sept mètres de long et pourrait vivre jusqu’à 200 ans. Les recherches d’Aaron Fisk, financées en partie dans le cadre de l’Année polaire internationale, ont pour objectif de déterminer la place qu’il occupe dans l’écosystème polaire.

Aaron Fisk et son équipe recherchent des traceurs chimiques dans des échantillons de tissus prélevés sur des requins capturés par les lignes de pêche (isotopes stables de carbone, d’azote, d’acides gras oméga-3 et de contaminants comme le mercure) afin de découvrir des preuves moléculaires du régime de l’animal. Les chercheurs optent de préférence pour une méthode moins invasive, mais ils doivent de temps en temps sacrifier un requin pour recueillir des données de contenus stomacaux.

En plus de prélever des échantillons de tissus, Aaron Fisk pose des émetteurs GPS sur les requins dans le but d’en savoir davantage sur leurs voies de migration et sur leurs déplacements en profondeur. Au bout de plusieurs mois, les émetteurs se détachent et remontent à la surface; les données sont alors transmises à un satellite, puis acheminées au laboratoire de recherche où les analyses sont menées.

Les travaux d’Aaron Fisk ont retenu l’attention des producteurs de l’émission Dirty Jobs, présentée à la chaîne Discovery Channel. Au printemps dernier, l’animateur Mike Rowe et son équipe ont été dépêchés sur place, dans les conditions nordiques extrêmes du laboratoire extérieur d’Aaron Fisk, pour capter des images des travaux. Durant cet épisode, présenté en juillet pendant la « semaine annuelle du requin » de la chaîne, un des étudiants diplômés d’Aaron Fisk expliquait pourquoi il était parfois nécessaire de sacrifier des requins pour les besoins de la recherche.

« Il est essentiel de connaître le régime alimentaire d’une espèce avant de tenter de la gérer, précise Aaron Fisk, également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie trophique. Il est primordial de comprendre l’impact des requins du Groenland sur ces mammifères marins – les phoques annelés – si on veut gérer ces populations et les écosystèmes marins en général. Pour que le phoque annelé demeure un élément central de la culture et du régime alimentaire des Inuits compte tenu des changements qui touchent l’Arctique, nous devons être en mesure de gérer son écosystème; c’est pourquoi il est nécessaire de le comprendre le mieux possible. »