Safe sex

La paternité sans danger

Un chercheur de l'Université de la Colombie-Britannique aide des blessés médullaires à devenir parents en toute sécurité
1 mai 2007
Avoir des enfants est considéré comme un des grands bonheurs de la vie. Devenir parent est un désir profond pour bien des gens, y compris ceux qui sont atteints d’une lésion de la moelle épinière, les blessés médullaires. Toutefois, pour y arriver, ces personnes doivent vaincre un handicap : la difficulté à réguler leur tension artérielle. Cette incapacité est source de complications, plus particulièrement chez les hommes qui aspirent à la paternité. Tout d’abord, le processus de fécondation de leur conjointe n’est pas facile. Dans le cas d’un paraplégique ou d’un tétraplégique, il faut que le médecin utilise un vibromasseur afin de déclencher l’éjaculation pour que la fécondation in vitro soit possible. Cela peut sembler simple, mais l’éjaculation à elle seule peut mettre en danger la vie d’un blessé médullaire.
 

« La tension artérielle d’un homme augmente toujours lors de l’éjaculation, explique Bill Sheel, chercheur en kinésiologie au Health and Integrative Physiology Laboratory situé sur le campus de l’Université de la Colombie-Britannique. Celle d’un blessé médullaire peut s’emballer. »

Les tétraplégiques, en particulier, ont moins de contrôle sur leur tension artérielle parce que les messages reçus par le cerveau, puis transmis aux diverses parties du corps au moment de la stimulation ne passent pas. Non seulement le cerveau ne régularise pas la tension artérielle comme il le devrait, mais les messages font en sorte de l’augmenter. Plus la lésion médullaire est haute, plus le patient éprouvera des difficultés à réguler sa tension artérielle.

Chez la plupart des adultes, la tension artérielle optimale est de 120/80 mm Hg. Dans le cadre d’une procédure de stimulation, Bill Sheel a déjà observé une augmentation importante de la tension, jusqu’à 240/130 mm Hg, associée à une chute du rythme cardiaque, ce qui a provoqué chez le patient une dysréflexie autonome. « C’est très dangereux, explique le scientifique, car cela augmente significativement les risques d’accident vasculaire cérébral et de crise d’épilepsie et peut même entraîner la mort. »

En collaboration avec une équipe de quatre chercheurs comptant notamment un spécialiste en médecine sexuelle, Sheel a été le premier à étudier les réactions des paraplégiques et des tétraplégiques lors d’une procédure d’éjaculation assistée, avec et sans Viagra (médicament connu pour abaisser la tension artérielle). L’étude l’a amené à conclure que les tétraplégiques étaient plus susceptibles de subir une dysréflexie autonome.

Bill Sheel a travaillé avec des athlètes de haut niveau en vue de comprendre comment le cœur, les poumons, la circulation sanguine et les muscles interagissent en situation de stress. Il met maintenant son expertise au service des blessés médullaires qui aspirent à la paternité sans risque.

« Son équipe fait figure de pionnière dans la recherche sur la moelle épinière », indique John Steeves, directeur et fondateur de l’International Collaboration on Repair Discoveries (ICORD), un centre de recherche interdisciplinaire sur les traumatismes médullaires établi à Vancouver. « Ce type de recherche a besoin de l’expertise de Bill Sheel et de ses connaissances uniques sur les modifications du débit sanguin durant l’exercice. » Dans son nouveau laboratoire équipé d’instruments pouvant suivre les signes vitaux en cours d’exercice grâce à des techniques non invasives, Sheel est en mesure d’effectuer des percées dans le contrôle de la tension artérielle chez les patients médullaires et ceux atteints d’autres troubles telles que l’apnée du sommeil et la maladie pulmonaire obstructive chronique (MPOC). « Il n’existe aucune autre recherche de la sorte », précise Jonh Steeves.

Pour chacun de ses patients, Bill Sheel utilise un Doppler aux ultrasons, un système de microneurographie, un moniteur de pression sanguine battement par battement et un processus d’acquisition de données particulier afin de suivre, en continu ou par étapes, les fonctions physiologiques et les signes vitaux. Les grosses aiguilles et les instruments encombrants ont fait place à un appareillage plus simple qui permet au scientifique de réunir toutes les données dont il a besoin de façon non invasive. Il peut par exemple observer un blessé médullaire au cours d’une procédure d’éjaculation assistée sans lui causer le moindre inconfort. En fait, grâce à un suivi continu du patient, il est même en mesure d’arrêter l’intervention en cas de risque.

Retombées

Équipment de microneurographie
Équipment de microneurographie
 

Comme les hommes jeunes prennent davantage de risques que tout autre segment de la population, il n’est pas étonnant qu’ils constituent la majorité des blessés médullaires. Certains d’entre eux sont devenus inaptes à procréer naturellement bien avant d’avoir eu le désir d’être pères. Grâce aux progrès réalisés par les chercheurs de l’ICORD au chapitre de l’éjaculation assistée, la paternité est maintenant une possibilité pour eux.

En bon père de famille, le directeur de l’ICORD, John Steeves, connaît le nombre exact de blessés médullaires que le centre de Vancouver a aidés : 100. Ce n’est certes pas énorme, mais il faut savoir que toute procédure de stimulation de l’éjaculation comporte des risques importants. « Nous avons toujours mis tout en œuvre pour fonctionner de la manière la plus sécuritaire qui soit, indique John Steeves. Nous ne voudrions pas que les patients subissent un traitement médical qui puisse les rendre malades ou qui les mette en danger. »

Pour atteindre cet objectif, l’ICORD a travaillé avec le chercheur Bill Sheel et son matériel de pointe afin de rendre la procédure de stimulation plus sécuritaire. L’éjaculation est le résultat d’un effort complexe et coordonné du cerveau, de la moelle épinière et des systèmes nerveux sympathique et parasympathique. Chez l’homme moyen, le processus éjaculatoire entraîne une augmentation de la tension artérielle systolique et diastolique (de 25 à 100 mm Hg) et une augmentation du rythme cardiaque (de 20 à 65 pulsations par minute) qui atteint son point culminant au moment de l’éjaculation avant de revenir à la normale. Chez les blessés médullaires, les lésions du système nerveux bloquent le passage des messages au cerveau. Le corps est alors exposé à un système complexe de réactions qui peuvent faire monter la tension artérielle jusqu’à 140 mm Hg de plus qu’au repos, et faire chuter le rythme cardiaque jusqu’à 15 pulsations par minute de moins qu’au repos. Bill Sheel suit les signes vitaux des patients et interrompt la procédure si la pression sanguine et le rythme cardiaque deviennent trop asynchrones.

Alors que les essais au Viagra ne se sont pas révélés concluants pour ce qui est de diminuer la pression sanguine des blessés médullaires lors de l’éjaculation, Bill Sheel continue de tester différents autres compléments pour en étudier les effets. Ces travaux et cette collecte de données visent à déterminer quelles lésions de la moelle épinière sont les plus susceptibles d’entraîner une dysréflexie autonome. À mesure qu’il se rapproche d’un résultat probant, le scientifique rend l’aventure de la paternité de plus en plus sécuritaire pour les blessés médullaires. « La possibilité de devenir père est importante pour l’équilibre psychologique de ces patients, ajoute Jonh Steeves. Leur qualité de vie s’en trouve grandement améliorée. »

Partenaires

Comme très peu de laboratoires se consacrent à de telles recherches, celui de Bill Sheel est en forte demande. En outre, dans le cadre de ses travaux avec l’International Collaboration on Repair Discoveries, Sheel collabore avec des chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique, notamment en sciences de l’activité physique, en zoologie, en sciences de la réhabilitation, en médecine sexuelle et en médecine générale. Il a également formé des chercheurs d’autres universités et hôpitaux, au Québec comme en Colombie-Britannique, à l’utilisation de matériel de haute technicité comme le Doppler aux ultrasons. Son laboratoire bénéficie du soutien financier d’organismes comme la Michael Smith Foundation for Health Research, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, l’Agence mondiale antidopage et les Instituts de recherche en santé du Canada.

Pour en savoir plus

Lisez un résumé de l’étude sur le Viagra qui est paru dans le Journal of Applied Physiology. (Site anglophone)

Voulez-vous en savoir davantage sur l’apnée du sommeil et la MPOC? Visitez le site de l’Association pulmonaire du Canada.