Change the climate and you change the weather

La météo va de pair avec le climat

Une opinion du secteur public
1 mai 2006

On a dit de 2005 que c’était l’année où Mère Nature s’est fâchée contre le monde. Nous étions sous le choc du tsunami le plus meurtrier de l’histoire moderne quand elle a commencé et nous nettoyions encore les dégâts de Katrina, l’ouragan le plus ruineux à ce jour, quand elle a pris fin. Stupéfiés par la puissance des éléments, nous étions secrètement reconnaissants de vivre au Canada, pas vraiment à l’abri du courroux de la nature mais apparemment épargnés cette fois-ci.

Les Canadiens échappent aux pires fléaux climatiques. Nous ne détenons d’ailleurs aucun des records mondiaux dans ce domaine. N’empêche que nous avons notre lot de calamités, que je recense à la fin de chaque année depuis 10 ans. Une décennie, c’est peut-être trop peu pour déceler une tendance, mais c’est assez pour constater des récurrences. Quelle décennie ce fut! Aucune région n’a paru échapper aux caprices des éléments. Comme dans les meilleurs scénarios de catastrophe de Hollywood, nous avons eu des crues subites, des bombes météo, des tempêtes de grêle, d’énormes chutes de neige, des feux d’enfer et des sécheresses désastreuses. Coïncidence ou non, ce fut aussi la décennie la plus chaude jamais enregistrée. Depuis 1998, nous avons connu six de nos 10 années les plus chaudes en un demi-siècle. Et le phénomène est constant : 34 des 37 dernières saisons ont été plus chaudes que d’habitude.

La période noire a débuté au Québec en 1996 quand la crue soudaine du Saguenay a provoqué le premier désastre canadien aux dommages atteignant un milliard de dollars. Personne n’a oublié le verglas de 1998, le fléau le plus destructeur de l’histoire du pays, surtout pas les quatre millions de Québécois et d’Ontariens qui l’ont vécu. En moins de 12 mois en 2003-2004, la Nouvelle-Écosse a essuyé trois tempêtes dont la fréquence est normalement de 50 ans, à commencer par l’ouragan Juan qui a frappé Halifax de plein fouet. Loin d’être en reste, la côte Ouest a été en 2004 le théâtre d’une série ininterrompue de catastrophes naturelles : d’abord, des vents dévastateurs et des avalanches mortelles, puis un été d’incendies, un automne d’inondations et, pour finir, un début d’hiver aux pluies diluviennes. Quant à l’Alberta, presque toute la décennie, elle a soit reçu trop de pluies ou pas assez, ce qui a provoqué dans les deux cas les catastrophes les plus ruineuses de son histoire, sans parler de la tornade de Pine Lake qui a coûté plus de vies que toute autre au pays.

Je reste surpris, et reconnaissant, que le mauvais temps fasse si peu de victimes au Canada. Notre climat n’a pourtant rien de clément. La qualité de nos services météorologiques et l’efficacité de nos secours d’urgence y sont pour beaucoup, mais il y a surtout que les Canadiens ont l’expérience des extrêmes climatiques, qu’ils sont éduqués en matière de sécurité et que les forces de la nature leur inspirent le plus grand respect. Voilà un siècle, ils étaient six fois plus nombreux à y laisser leur vie.

Ce qui devrait nous inquiéter, c’est la fréquence croissante des crues-éclair dans nos villes. Nous sommes habitués aux crues printanières causées par les embâcles et la fonte des neiges, qui nous laissent le temps de nous mettre à l’abri. Depuis peu, cependant, nous sommes surpris par des inondations « à l’américaine », dues à de trop fortes pluies en trop peu de temps. Ainsi, il s’est produit en Ontario deux tempêtes dont les précipitations ont excédé celles de l’ouragan Hazel, la référence dans cette province. En juillet 2004, un système stationnaire a déversé entre 100 et 240 millimètres de pluie sur Peterborough; c’était trop d’un coup pour les égouts pluviaux de la ville, dont certains datent d’un siècle. Peu de villes en Amérique du Nord auraient pu absorber la quantité phénoménale d’eau qui a noyé le centre-ville de Peterborough : 14 milliards de litres, soit près de neuf fois le volume du SkyDome, en cinq heures! Ce fut un record de pluie au Canada (du moins à l’est des Rocheuses), un événement qui n’arriverait qu’une fois par 200 ans en Ontario. Le 19 août 2005, de violents orages ont balayé en succession le sud de l’Ontario, de Kitchener à Oshawa, précipitant entre 80 et 180 millimètres de pluie sur la moitié nord de Toronto. Ils ont laissé dans leur sillage des dommages évalués à plus de 500 millions de dollars, la plus grosse perte assurée dans l’histoire de la province et la deuxième en importance dans l’histoire du pays, selon le Bureau d’assurance du Canada.

Que faut-il voir dans ces bouleversements? Une fluctuation ou une tendance? Un coup de malchance ou un avant-goût de ce qui s’en vient? Peu de gens contestent le fait que le climat change aujourd’hui plus vite et plus profondément que depuis fort longtemps. Les températures au Canada ont augmenté deux fois plus que celles de la terre en entier, en deux fois moins de temps. Mais le climat change depuis toujours, alors quoi? Est-ce que le changement cette fois entraîne des perturbations plus marquées? Les archives de la météo tendent à nous le faire croire, mais n’ont rien de probant. Les savants ne peuvent affirmer avec certitude que les extrêmes climatiques sont à la hausse, ou plus intenses qu’avant, ou encore qu’ils durent plus longtemps (ce qui collerait à l’idée que nous nous faisons du changement climatique).

Ce que nous savons par contre, c’est qu’il devient plus dangereux de vivre sur la terre. Le nombre de désastres dus au mauvais temps a augmenté beaucoup au Canada comme ailleurs. À défaut de pouvoir affirmer que le temps a changé, nous savons que nous avons changé! Nos attitudes, nos vêtements, nos matériaux de construction, nos lieux de vie, nos véhicules, nos loisirs... tout cela a changé. D’après ce que nous voyons dans toutes les parties du monde, les extrêmes climatiques semblent avoir une incidence beaucoup plus grande tant sur la société que sur l’environnement. Il m’arrive même de penser que nous avons changé plus que le temps qu’il fait! Changement climatique ou non, nous sommes davantage à la merci des caprices et des extravagances de la météo. Croissance démographique oblige, nous sommes plus à l’étroit. Au Canada, la densité de population est l’une des plus faibles au monde à trois habitants par kilomètre carré, sauf que nous avons un des plus forts taux d’urbanisation : près de 85% vivent dans des agglomérations de 10 000 personnes ou plus. Autant de cibles plus grosses pour les fléaux atmosphériques!

Trop de Canadiens sont concentrés dans des régions vulnérables : plaines inondables, basses terres côtières, montagnes escarpées, autant d’endroits où l’utilisation qu’on fait du sol est autant à craindre que les changements climatiques. Plus nous nous étendons sur le territoire, plus nous sommes exposés à la furie des éléments. En même temps, les crédits affectés aux infrastructures diminuent en pourcentage du PIB, une tendance des plus inquiétante. Au lieu de nous protéger mieux contre un climat changeant et les aléas de la météo qui en résulteront sans doute, nous nous exposons à un risque toujours plus grand. Même sans changement climatique, le mauvais temps fait bien plus de dégâts aujourd’hui qu’autrefois. Nous avons déjà du mal à composer avec le climat actuel, qu’est-ce que ce sera avec le climat de demain? Dès qu’une catastrophe se produit, nous nous empressons de tout nettoyer et de reprendre le cours normal de nos vies. Nous avons tôt fait d’oublier ce qui est arrivé, rassurés à l’idée d’avoir survécu à la « tempête du siècle » et de n’avoir rien à craindre pendant 99 ans.

Quand nous regardons les 100 dernières années, nous espérons bien que le climat sera à peu de chose près ce qu’il a toujours été. Mais il évolue si rapidement aujourd’hui qu’il vaut sans doute mieux nous fier à la dernière décennie. Et ces 10 dernières années nous servent une sérieuse mise en garde : loin d’être à l’abri des ravages de la météo, nous devenons au contraire de plus en plus vulnérables. Les extrêmes d’aujourd’hui sont peut-être la norme de demain.

David Phillips est Climatologue principal à Environnement Canada.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l’innovation, de son conseil d’administration ni de ses membres.