Scholarly freedom and the future of our universities

La liberté savante et l'avenir de nos universités

1 novembre 2004

L'exploration scientifique n'est pas qu'une activité noble, elle est aussi nécessaire, puisque la compréhension est au cœur même de tout ce que nous entreprenons. Il serait ridicule de négliger la recherche systématique de nouvelles connaissances, cette activité à laquelle se livrent depuis toujours les universités en tant que communautés d'apprenants.

On nous suggérait autrefois de présenter la recherche universitaire comme étant motivée par la curiosité. Il s'agissait là d'un piège, puisque l'on parle souvent de « simple curiosité ». Pourquoi, dans ce contexte, le contribuable, déjà fort sollicité, devrait-il faire plus que le minimum pour satisfaire la « simple curiosité » des chercheurs des universités ?

En réalité, bien sûr, les chercheurs ne sont pas guidés par la curiosité. Ils ne passent pas leur vie professionnelle à retourner des pierres pour voir ce qui se cache en dessous. Loin d'être prise à la légère, la décision relative au sujet de recherche est en fait la plus cruciale qu'un chercheur ait à prendre. Pour obtenir une réponse importante, il faut poser une question importante, et la formuler avec finesse. Cette question doit compter, elle doit porter sur un sujet nouveau et pour lequel il est possible de trouver une réponse. Il est donc vrai de dire que nous retournons des pierres, mais tout l'art est de choisir les bonnes.

Si notre recherche n'est pas motivée par la curiosité, alors par quoi l'est-elle ? Au fil des décennies, j'ai proposé une réponse qui semble évidente : par la découverte. Après tout, la découverte est une impulsion irrésistible pour l'humain, depuis l'éveil de sa conscience jusqu'au terme de sa vie.

Les mots recherche et développement, qu'on regroupe souvent sous l'appellation RD, semblent quasi indissociables. Pourtant, ils ne le sont pas. On ne peut pas D ce qui n'a pas d'abord fait l'objet de R. Dans l'industrie, pour demeurer concurrentiel, on peut toujours tenter de bricoler un meilleur antibiotique ou un réacteur nucléaire amélioré. Cependant, ce n'est pas ce que l'on attend du monde universitaire. Les progrès technologiques qui découlent de la recherche universitaire tirent leur origine d'une nouvelle compréhension; c'est pour cela qu'ils représentent parfois des avancements importants.

Quand nous tissons un lien trop étroit entre la recherche menant à la découverte et le développement, nous forçons les scientifiques de nos universités à s'engager dans une course perdue d'avance et, qui plus est, avec un boulet à traîner, celui de l'industrie. C'est l'erreur que nous sommes en train de commettre. Le gouvernement continue de resserrer les liens entre les universités et l'industrie, comme si ces liens n'étaient jamais assez étroits.

Ces liens visent souvent à satisfaire l'exigence de fournir à la recherche un montant équivalent à celui qui est investi par l'industrie. Ce genre de collaboration ainsi que d'autres types de partenariats font en sorte que le pourcentage de la recherche universitaire financée par l'industrie est ici deux fois plus élevé qu'aux États-Unis, et ce, même si notre industrie est moins fondée sur la haute-technologie que celle de nos voisins américains.

Cette situation a pour effet qu'une trop grande part de notre recherche universitaire est orientée vers le court terme au détriment du long terme. Il devient donc plus difficile pour nous d'atteindre cet objectif souhaitable mais ambitieux que nous nous sommes fixé et qui consiste, comme le disait récemment un ministre de l'Industrie, « à attirer et à garder les meilleurs cerveaux ».

Les décideurs ont longtemps craint que les universités, telles des tours d'ivoire, s'écartent du gouvernement et du secteur privé. Cette préoccupation, qui a déjà été légitime, ne l'est plus, puisque toutes les parties concernées sont en communication. L'objectif consiste maintenant à s'assurer que les buts des uns ne nuisent pas à ceux des autres.

Non seulement est-il souhaitable que chaque secteur — université, gouvernement et industrie — fonctionne de façon optimale, mais également qu'il fasse preuve d'indépendance. Le gouvernement finance les universités et leur demande ensuite des conseils professionnels. C'est tout à fait normal. Cependant, le corps professoral craint-il quant à lui de fournir des opinions critiques sur les politiques gouvernementales ? Trop souvent, c'est ce qui se produit. Voilà pourquoi, par exemple, la science au Canada (et dans d'autres pays) continue d'être suradministrée. Nous, chercheurs, ne nous exprimons pas avec assez de force quand nous nous adressons au gouvernement.

L'industrie, elle aussi, finance la recherche universitaire pour ensuite demander conseil aux universités. Avons-nous peur, dans les universités, d'offenser l'industrie ? Il semble que ce soit le cas. Or, cette situation ne peut que nuire aux deux parties.

Pourquoi, après tout, l'industrie investit-elle dans les universités ? Parce que la recherche qui s'y fait, subventionnée par l'État, représente une aubaine ? Ce ne serait pas là une raison acceptable. Serait-ce alors parce que la recherche universitaire repose sur une compréhension étendue ? Voilà une raison qui serait valable, mais elle exige que les universités soient libres d'approfondir cette compréhension, ce qu'elles ne peuvent pas faire si elles sont trop étroitement liées à la pertinence immédiate.

Si l'industrie se tourne vers les universités, c'est surtout parce qu'elles sont une source d'expertise indépendante et, donc, crédible. Il est par conséquent essentiel que l'industrie n'entrave pas cette indépendance. Cela permet d'établir dans quelle mesure ou jusqu'à quel point l'industrie devrait déterminer le type de recherche qui doit se faire — ou ne pas se faire — dans les universités.

Il nous a fallu du temps pour accepter le fait que nos universités servent mieux l'intérêt public lorsque le gouvernement n'interfère pas dans les affaires pédagogiques. Nous devons maintenant accepter que, dans l'intérêt de tous, ces mêmes établissements ne devraient pas non plus subir d'influence quand il s'agit de déterminer ce qu'il faut enseigner ou ce qu'il faut penser, même de la part d'une partie aussi intéressée que l'industrie.

Des compromis seront nécessaires, mais il s'agit d'un principe solide. Ce qui se joue ici, c'est la crédibilité du chercheur universitaire, qui doit être à la poursuite de la vérité et non au service d'intérêts extérieurs. Ce qui est en jeu, c'est donc l'avenir même de nos universités.

Apprenez-en plus au sujet du professeur Polanyi.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.