Humanitarianism: The forgotten dimension of science

La dimension humanitaire, grande oubliée de la science

16 janvier 2006

Un animateur qui me présentait récemment lors d’une activité publique a dit de mes recherches qu’elles étaient « humanitaires ». Un beau compliment, mais qui m’a paru étrange sur le coup, car je n’avais jamais vu ma contribution sous cet angle. Je dirais qu’il en va de même pour la plupart des scientifiques, de nos institutions de recherche et des autres éléments de notre réseau d’innovation. La recherche-développement vise à créer du savoir ou des produits nouveaux, à résoudre des problèmes, mais elle n’est pas considérée comme foncièrement humanitaire. Ce n’est pas la science qui vient à l’esprit quand on parle de travail humanitaire. C’est plutôt l’urgence de subvenir à des besoins primaires : vivres, médicaments, soins, abris, sécurité. On a tort pourtant de s’enfermer dans une notion aussi réductrice.

Déjà, la science a résolu certains des plus grands problèmes de l’humanité. La variole a disparu; la polio, un fléau jadis mondial, en est à ses derniers retranchements. Les progrès de l’agroalimentaire ont fait reculer plus que jamais la menace de la famine. Les ordinateurs bon marché et la communication sans fil révolutionnent l’accès à l’information dans les pays en développement, transformant du coup les perspectives économiques des démunis. La messagerie textuelle par cellulaire a aidé à sauver des vies lors du tsunami de 2004 en Asie. Et dans le champ scientifique des maladies infectieuses, ne verraient-on pas les vaccins contre le sida, la malaria ou la tuberculose comme de grandes victoires humanitaires?

Comment les scientifiques en sont-ils venus à évacuer le pouvoir humanitaire de la science dans la vision collective qu’ils ont d’eux-mêmes? Pourquoi les préoccupations humanitaires ne comptent-elles pas davantage dans l’élaboration de nos politiques en recherche et en sciences? Pour de nombreuses raisons, sans doute, dont certaines me sautent aux yeux.

Le mot « humanitaire » est souvent associé à une action dirigée vers des besoins immédiats, comme dans le cas évident du tsunami en Asie. Réagissant avec diligence et générosité, les Canadiens ont amassé des sommes considérables pour les efforts de secours. Le sida fait autant de morts chaque mois. À l’évidence, il s’agit aussi d’une crise humanitaire. Le traitement des sidéens et la prise en charge des orphelins du sida apparaissent généralement comme des activités humanitaires. Or, je ne pense pas que nous (les savants ou les citoyens en général) voyions l’élaboration d’un vaccin contre le sida comme un effort humanitaire, même si c’en est vraiment un. Je ne pense pas non plus qu’un pareil déferlement d’aide internationale puisse se produire pour cette cause, ni même pour ces activités de lutte contre le sida que nous disons humanitaires. Il y a quelque chose dans la temporalité d’un problème et dans la proximité des solutions qui distingue dans notre esprit le travail humanitaire de la quête scientifique de solutions à long terme.

Nous aussi sommes responsables de ce fossé artificiel, parce que nous dressons autour de la science et de la recherche des cloisons qui les isolent du travail humanitaire. Nos institutions scientifiques (organismes de financement, fondations, universités, ministères fédéraux) s’intéressent d’abord au pays et n’ont pas de mandat ou d’objectifs humanitaires comme tels, quoique chacune a certainement une activité quelconque comportant des aspects humanitaires. Nos efforts nationaux à ce chapitre sont coordonnés par l‘Agence canadienne de développement international (ACDI), un organisme non scientifique qui n’a pas le mandat de financer la science. En face d’un problème, l’ACDI n’a pas le réflexe premier d’une approche scientifique. Et quand elle finance effectivement la science, son argent va à des organismes étrangers parce que c’est ainsi que le veulent les règles des dépenses au titre de l’aide publique au développement. Et comble d’ironie, c’est ainsi que la science canadienne, cloisonnée bien à l’abri de l’effort humanitaire, se trouve exclue d’un domaine où sa contribution pourrait être fort utile.

Une autre explication tient à cette espèce d’incompréhension, voire d’ignorance, qui règne entre la communauté scientifique et celle de l’aide humanitaire. Cette dernière trouve souvent la recherche ésotérique et inutile face à des besoins urgents, et a tendance à oublier que la science peut apporter des solutions durables aux crises humanitaires. Il serait bon que la communauté scientifique sache mieux communiquer les bienfaits dont elle est capable, qu’il s’agisse de trouver des solutions novatrices à des problèmes immédiats ou des remèdes définitifs comme des vaccins contre les fléaux de notre temps.

Un dernier facteur serait la manière dont les scientifiques se perçoivent eux-mêmes et sont perçus par la société. Je dirais que la plupart, moi le premier, ne se considèrent pas comme des humanitaires. Je ne pense pas non plus que la société voie un Jonas Salk ou un Hubert Reeves comme un humanitaire, au même titre que Nelson Mandela ou mère Teresa par exemple. C’est ainsi et je ne sais pas pourquoi. Peut-être cela tient-il au fait que les scientifiques sont motivés avant tout par la découverte, et accessoirement par de possibles applications humanitaires.

Le problème ne se limite pas au Canada. Il est présent partout, du moins dans les pays occidentaux développés. Les choses pourraient être en train de changer, cependant. La Bill and Melinda Gates Foundation, par son programme Grand Challenges in Global Health et d’autres initiatives, convie les savants du monde entier à résoudre certains des plus graves problèmes de notre planète. Elle met délibérément la science au coeur de sa stratégie pour atteindre ses buts humanitaires et caritatifs. Au Canada, il suffirait d’un changement de mentalité, d’un décloisonnement de la science et d’une programmation tant soit peu novatrice pour faire de même et donner une arme absolument efficace à notre effort humanitaire national et contribuer davantage à l’avènement d’un monde meilleur.

Dr Frank A. Plummer est conseiller scientifique principal pour l'Agence de santé publique du Canada, ainsi que Professeur distingué de l'Université du Manitoba.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.

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