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À l'Université du Québec en Outaouais (UQO), des cyberpsychologues utilisent les plus récentes technologies de la réalité virtuelle pour aider les patients à vaincre leurs peurs
1 juillet 2005
Assis devant un téléviseur, un homme de la petite ville de Maniwaki, au Québec, parle de ses plus grandes peurs.
 

Il n’est pas en train de se confier à un écran vide. Il s’entretient avec son thérapeute par l’entremise de la vidéoconférence. Le thérapeute l’écoute, lui parle et l’aide — tout ça à 150 kilomètres de distance. Cet échange entre patient et thérapeute s’inscrit dans une révolution technologique où interagissent communication, informatique et psychologie. L’approche permet aux thérapeutes de traiter des patients répartis sur un grand territoire dans un environnement de réalité virtuelle.

Les patients peuvent-ils établir un rapport de proximité avec leurs thérapeutes par le biais de la vidéoconférence? Oui, répond Stéphane Bouchard, codirecteur du Laboratoire de cyberpsychologie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie à l’UQO.

Le Laboratoire de cyberpsychologie mène de la recherche fondamentale, clinique et appliquée qui permet de valider l’efficacité thérapeutique d’outils tels que la vidéoconférence et la réalité virtuelle.

Cependant, la cyberpsychologie doit au préalable surmonter un problème de taille : la plupart des psychothérapeutes croient fermement que le contact personnel est essentiel et indispensable au succès de toute thérapie.

Dans le cadre de l’étude à laquelle a participé le patient de Maniwaki, on a comparé des interventions de thérapie cognitivo-comportementale pour le traitement de l’agoraphobie (la peur des espaces ouverts) réalisées par vidéoconférence à d’autres interventions réalisées lors d’entretiens réels. Les conclusions? Les effets sur les patients étaient identiques.

« Les patients et les thérapeutes reliés par vidéoconférence établissent un lien comme s’ils se trouvaient dans la même pièce. Au cours d’une séance de vidéoconférence, une femme m’a dit : “Oh! j’ai de la chance que vous soyez là. Cela m’aide tellement.” », raconte Stéphane Bouchard. Les travaux de son laboratoire portent principalement sur le traitement des troubles anxieux comme les phobies (par exemple l’arachnophobie, la claustrophobie, l’aviophobie — la peur de prendre l’avion — et la phobie sociale) et le trouble panique.

Stéphane Bouchard soutient que le sentiment de présence que ressent le patient vis-à-vis de son thérapeute est fondamental pour comprendre pourquoi les recherches menées par son équipe confirment le rôle utile que peut jouer la réalité virtuelle dans le traitement des troubles anxieux.

Le Laboratoire de cyberpsychologie a adapté un jeu sur ordinateur afin d’aider les patients à affronter et à vaincre leurs plus grandes peurs. Les patients souffrant d’arachnophobie, par exemple, entrent dans un monde virtuel rempli d’araignées. Dans cette « usine de la peur », le patient porte un casque de réalité virtuelle et peut changer son angle de vision par des mouvements de la tête. Cet univers virtuel comprend trois niveaux d’exposition aux « monstres à huit pattes », allant de petites araignées stationnaires à des spécimens de la taille d’un gros chien qui pourchassent le spectateur et le touchent.

Stéphane Bouchard affirme qu’après seulement 12 séances, 24 des 30 arachnophobes traités au moyen de cette thérapie par réalité virtuelle étaient capables de se tenir à côté d’une tarentule placée dans un terrarium ouvert. Il s’agit de l’épreuve ultime pour vérifier si l’exposition virtuelle est concluante. «Ce que nous venons de démontrer, déclare Stéphane Bouchard, c’est que le centre émotionnel du cerveau interprète l’expérience comme si elle était réelle.»

Jusqu’à maintenant, les jeux sur ordinateur et l’Internet ont généralement été perçus comme des sources de problèmes psychologiques plutôt que comme des solutions, mais un changement est en train de se produire. Avec l’émergence de la cyberpsychologie, les technologies de la vidéoconférence et de la réalité virtuelle sont mises à profit dans de nouvelles applications thérapeutiques.

Retombées

 

Les événements du 11 septembre 2001, aux États-Unis, ont fait naître chez Wendy Mansfield (nom fictif) une peur de l’avion. Avant les attentats terroristes contre le World Trade Center, à New York, cette enseignante à la retraite d’Ottawa avait, pendant la majeure partie de sa vie adulte, pris l’avion plusieurs fois par année. Peu de temps après les attentats, elle a commencé à faire des cauchemars qui mettaient en scène des avions et des terroristes. Elle ne pouvait même plus circuler à proximité d’un aéroport. « Je me sentais tellement prise au piège par cette peur de prendre l’avion, dit-elle, que j’étais prête à essayer n’importe quel traitement susceptible de m’aider. »

Wendy Mansfield n’avait pas envisagé une thérapie par réalité virtuelle. Toutefois, quand des amis lui ont parlé du Laboratoire de cyberpsychologie, c’est avec enthousiasme qu’elle s’est engagée dans le projet, prête à affronter ses peurs dans le cyberespace.

Environ un quart des Canadiens souffrent au cours de leur vie de phobies pouvant être débilitantes à des degrés divers. Selon Stéphane Bouchard, la démarche de Wendy Mansfield s’inscrit dans une tendance. On note en effet qu’un nombre croissant de Canadiens cherchent à vaincre leurs phobies et leurs troubles anxieux par des techniques de cyberpsychologie. Cette approche fait appel à la réalité virtuelle ainsi qu’à la consultation psychologique à distance par vidéoconférence.

Au Laboratoire de cyberpsychologie, l’équipe de Bouchard a déjà démontré que la thérapie par réalité virtuelle peut traiter avec succès diverses phobies telles que l’arachnophobie, l’agoraphobie, la claustrophobie de même que la peur de prendre l’avion ou de parler en public.

Stéphane Bouchard indique que la cyberpsychologie présente plusieurs avantages : elle est plus sécuritaire, moins coûteuse et plus pratique que beaucoup d’autres types de traitement. Elle ne convient toutefois pas à tout le monde. L’un des effets secondaires les plus courants observés chez les patients est le « mal du virtuel » ou mal du cyberespace, qui s’apparente au mal des transports.

Stéphane Bouchard est convaincu que la télépsychothérapie par vidéoconférence est sur le point de modifier en profondeur notre vision du thérapeute. « Avant longtemps, je crois que des patients de Maniwaki, de Montréal ou de Toronto pourront choisir de consulter des psychothérapeutes de New York ou même du Mexique », précise-t-il. Selon lui, les obstacles ne sont pas d’ordre technologique, mais plutôt d’ordre juridique et liés au droit d’exercice des psychologues dans diverses compétences territoriales.

Quoi qu’il en soit, pour Wendy Mansfied, les avantages de la cyberpsychologie sont bel et bien réels. À Pâques, elle a pris un avion à destination de l’Europe pour rendre visite à des amis.

Partenaires

Le Laboratoire de cyberpsychologie est un carrefour qui conjugue les efforts de services de santé, de développeurs de nouvelle technologie et de chercheurs en cyberpsychologie. Le laboratoire travaille en étroite collaboration avec le centre hospitalier Pierre-Janet, un hôpital psychiatrique local qui abrite le laboratoire et lui adresse de nombreux patients.

Comme il sied à un laboratoire de cyberpsychologie, le codirecteur, Bouchard, participe à des recherches conjointes avec des collègues de France, de Suède et des États-Unis. Le laboratoire entretient aussi des liens étroits avec des sociétés qui conçoivent des outils de cyberpsychologie, notamment l’entreprise américaine Virtually Better.

Pour en savoir plus

Apprenez-en plus au sujet du Virtual Reality Medical Center établi en Californie. (Site anglophone)

Visitez l'entreprise américaine Virtually Better, qui conçoit des environnements de réalité virtuelle pour le traitement des troubles anxieux. (Site anglophone)