The view from Nunavut

Gros plan sur le Nunavut

À l'approche du 10e anniversaire du Nunavut, que savent les chercheurs sur ce territoire en mutation et quelle nouvelle approche scientifique du Nord envisagent-ils?
1 avril 2009
Une femme inuite au retour de la chasse à l'oie
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Une femme inuite au retour de la chasse à l'oie sur l'île Bylot
Catherine-Alexandra Gagnon

Les orques peuplent tous les océans de la planète, mais jusqu’ici, ils avaient généralement évité l’Arctique. Ce n’est plus le cas.

Préférant la mer libre, ces animaux migrent vers les eaux arctiques comme la baie d’Hudson, attirés par des repas de phoques et de bélugas rendus plus accessibles par des étés sans glace toujours plus longs. Cette situation pose néanmoins un problème aux chasseurs inuits, qui traquent les mêmes proies et craignent que ces épaulards, en leur volant leurs prises, bouleversent tôt ou tard leurs traditions. 

Dans un projet révélateur des nouvelles pratiques scientifiques en cours au Nunavut, des chercheurs travaillent maintenant de concert avec les chasseurs inuits pour étudier cet empiétement par les orques. Les travaux ne peuvent pas mieux tomber puisque le 1er avril marquera le 10e anniversaire du plus récent territoire canadien.

« Une grande part de mon travail se fait avec les collectivités, dit Steve Ferguson, chercheur scientifique au ministère des Pêches et Océans, à Winnipeg, qui dirige l’étude sur les orques. Nous essayons d’amener les habitants du Nord à mener eux-mêmes des travaux scientifiques et, dans la mesure du possible, de les autonomiser grâce à la science. »

Son équipe a commencé à étudier ces grands prédateurs que sont les orques après avoir découvert que leur présence dans la baie d’Hudson avait augmenté de façon exponentielle au cours des dernières décennies. Cela indiquerait que les changements climatiques pourraient transformer l’écosystème nordique et la vie des Inuits plus rapidement qu’on ne le croyait jusqu’à maintenant. L’étude, qui s’appuie sur les savoirs traditionnels inuits et vise en partie à aider les Inuits à gérer les nouvelles espèces, cherche avant tout à répondre aux besoins de la population locale, ce qui marque une nouvelle étape dans la recherche nordique.

Quand le Nunavut est devenu un territoire, en 1999, il a établi des exigences réglementaires obligeant les chercheurs à consulter les habitants et à partager avec eux leurs données. « Cela s’est traduit par une nouvelle façon de mener les recherches, surtout pour les scientifiques chevronnés, indique Martin Fortier, directeur d’ArcticNet, un réseau de centres d’excellence qui contribue à l’étude des changements climatiques dans le Nord. Les jeunes chercheurs, eux, avaient déjà adopté la nouvelle mentalité. Pour eux, c’est comme cela que la recherche doit se faire  : collaborer, s’engager et partager l’information. »

Le brise-glace NGCC Amundsen prêt du
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Le brise-glace NGCC Amundsen prêt du glacier Belcher, Nunavut
Laurel McFadden / ArcticNet

Pour Scot Nickels, conseiller supérieur en sciences auprès de l’organisation nationale inuite canadienne Tapiriit Kanatami (ITK), il n’y a rien de nouveau à ce que des scientifiques du Sud comme Steve Ferguson apprennent des Inuits – cela fait des décennies que les Inuits partagent leur savoir –, mais ce qui est nouveau, c’est qu’on officialise le processus et qu’on accorde à chacun la mention qui lui revient. La recherche axée sur les Inuits, la validation du savoir traditionnel et la consultation de la population inuite avant l’élaboration des projets et avant la publication des résultats sont toutes des priorités pour l’ITK et ses partenaires de recherche comme ArcticNet.

Au cours des 10 dernières années, les scientifiques ont réalisé des avancées significatives dans la cueillette de données, travaillant grâce à des plateformes financées par la FCI telles que le brise-glace NGCC Amundsen et le Laboratoire de recherche sur l’environnement atmosphérique polaire (PEARL) sur l’île d’Ellesmere. Grâce à cette abondance de nouvelles données, on possède aujourd’hui un meilleur portrait de ce territoire en transition climatique où la population doit faire face à un double défi : le réchauffement de la planète et la modernisation.   

« Il y a 10, 15 ans, on se plaignait de ne rien savoir. Nous n’avions pas de données de référence, affirme Louis Fortier (aucune parenté avec Martin Fortier), directeur scientifique d’ArcticNet et responsable scientifique de l’Amundsen. Aujourd’hui, on est en mesure de faire des études de procédés et des prévisions. Nous avons maintenant des modèles numériques de l’écosystème, alors notre compréhension est beaucoup plus étendue. »

Ainsi, nous savons maintenant à quel point les glaciers fondent rapidement. Toutefois, Martin Sharp, glaciologue à l’Université de l’Alberta, utilise l’imagerie satellitaire et des capteurs GPS pour suivre la dynamique changeante de la calotte glaciaire de Devon afin d’essayer de découvrir pourquoi.

Il a établi que la glace qui fond sur le dessus du glacier forme de petits lacs qui se déversent dans les crevasses à partir desquelles l’eau s’infiltre jusqu’au lit de roches. Ce phénomène peut « lubrifier » le lit glaciaire, poussant le glacier à accélérer et à libérer plus d’icebergs dans l’océan. D’après Sharp, la taille, le nombre et l’emplacement des lacs d’eau fondue, de même que la distribution des crevasses aident à mesurer à quelle vitesse des morceaux du glacier se détachent.

Les travaux de Martin Sharp portent aussi sur le fond océanique. À bord de l’Amundsen, en 2006, ses collègues ont cartographié le fond marin devant le glacier Belcher, qui se trouve à l’extrémité de la calotte glaciaire de Devon, afin de déterminer l’étendue antérieure du glacier et sa vitesse de recul. À la faveur de recherches menées à bord et à terre, ils ont constaté que la calotte glaciaire fond plus vite qu’elle ne peut croître grâce aux chutes de neige annuelles. Le niveau de la mer monte à cause du retrait des calottes glaciaires et l’Arctique canadien a le troisième plus grand volume de glace terrestre après le Groenland et l’Antarctique. Ce qui se passe ici peut donc avoir des conséquences mondiales, explique Sharp.

Iqaluit, la capitale du Nunavut
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Iqaluit, la capitale du Nunavut
Leslie Coates / ArcticNet

Les scientifiques en savent aussi davantage sur l’étendue globale des polluants atmosphériques tels que sulfates, fumées et aérosols. À partir des installations de PEARL à Ellesmere, des scientifiques comme Norm O’Neill, de l’Université de Sherbrooke au Québec, ont détecté de la fumée produite par des incendies de forêt en Russie et au Canada, des panaches de poussière provenant de tempêtes dans les déserts asiatiques et de la brume sèche arctique vraisemblablement causée par les émissions industrielles eurasiennes qui passent au-dessus du pôle Nord. Les aérosols atmosphériques ont aussi des répercussions directes et indirectes sur le climat, soit par réflexion spéculaire ou absorption de la lumière solaire directe, soit par leurs effets sur les propriétés particulaires des nuages et, par conséquent, sur la capacité réfléchissante des ces derniers. « Pour comprendre l’effet des aérosols sur l’environnement, dit O’Neill, c’est en Arctique qu’il faut venir. »

Enfin, les chercheurs étudient surtout la population inuite pour évaluer les effets de ces changements environnementaux et sociaux sur sa santé et sa qualité de vie. L’Amundsen a servi deux fois de clinique itinérante, visitant toutes les collectivités côtières de l’Arctique, dont celles du Nunavut. On s’attend à ce que cette enquête, qui couvrait un éventail de questions liées au bien-être, de la santé dentaire à la consommation de drogues, aide les Inuits et les décideurs à concevoir de meilleurs outils pour répondre aux besoins sanitaires et sociaux.

En fin de compte, d’après Louis Fortier, ArcticNet espère dégager l’essentiel des toutes ces données pour produire quatre évaluations régionales intégrées sur les impacts qui engloberont le Nunavut, le Nunavik, le Nunatsiavut et la région désignée des Inuvialuit. Les évaluations devraient aborder chaque aspect du Nord canadien : écosystèmes, société, tourisme, développement économique, pêche, cartographie du fond océanique, réglementation internationale des transports maritimes, exploration des ressources naturelles, santé, pollution et climat. On n’a encore jamais tenté de réaliser un condensé géographique d’une telle ampleur et, bien que Louis Fortier admette que cette initiative constitue un défi de taille, il aimerait publier sa première série de rapports d’ici 2011.

À quoi ressemblera l’activité scientifique au Nunavut au cours de la prochaine décennie? Les chercheurs prévoient une augmentation des partenariats avec le secteur privé. Ainsi, ArcticNet est à la recherche de financement privé pour augmenter la capacité de recherche de l’Amundsen sans porter atteinte à son indépendance scientifique. Martin Fortier et Louis Fortier sont en voie de conclure une entente de collaboration avec des sociétés pétrolières et gazières pour acheter de l’équipement, embaucher plus d’étudiants et partager des données.

Étant donné l’épuisement des fonds amassés grâce à l’Année polaire internationale, la panoplie de nouvelles technologies à la disposition des chercheurs et le différend international concernant la souveraineté dans l’Arctique, il est crucial que les Canadiens conservent leur leadership scientifique, selon Martin Fortier.

« L’Arctique est maintenant considéré comme un signal d’alarme, dit-il, une illustration de ce qui nous attend. Le Canada s’est fondamentalement réapproprié sa dimension arctique. »