Digging up the past

Fouiller le passé

Grâce aux fouilles archéologiques, les gens de Terre-Neuve-et-Labrador en apprennent davantage sur eux-mêmes et leur histoire
1 juillet 2005
Les archéologues font des fouilles pour découvrir la trace de civilisations anciennes et pour en savoir plus sur la vie quotidienne de ces dernières. Dans la plupart des cas, ils font la découverte de milieux tout à fait uniques. Et, parfois, ils mettent au jour des preuves d’un mode de survie assez semblable au nôtre.
 

C’est exactement ce qu’a trouvé Priscilla Renouf, de l’Université Memorial à Terre-Neuve. Depuis 20 ans, elle étudie les différents groupes culturels qui ont habité la côte du nord-ouest de Terre-Neuve au cours des dernières 5 500 années — les autochtones de l’Archaïque maritime, les Paléoesquimaux de Groswater et du Dorset de même que les Indiens de périodes plus récentes et les premiers Européens. Elle a découvert un élément commun aux différents groupes. Tout comme les communautés actuelles de cette région, ils dépendaient de l’industrie du milieu biologique marin pour subsister. D’ailleurs, les deux plus récentes fouilles archéologiques de Priscilla Renouf dans la région historique de Port au Choix de Terre Neuve et du Labrador en sont des exemples typiques.

Au Phillip's Garden, un site paléoesquimaux du Dorset vieux de 1 950 à 1 170 ans, Priscilla Renouf et son équipe ont entrepris de nouvelles recherches dans deux sites d’habitation partiellement fouillés en 1962 par Elmer Harp. Ils y ont découvert que les maisons étaient beaucoup plus grandes qu’on ne le croyait d’abord (superficie au sol d’environ 94 mètres carrés) : on peut donc imaginer que de nombreuses familles y habitaient (les fouilles des sites d’habitation des Inuits et des Esquimaux de l’Alaska avaient aussi permis de tirer cette conclusion). Le matériel osseux trouvé dans les fosses à déchets provenait presque entièrement du phoque du Groenland. Grâce à ces trouvailles, les archéologues ont émis l’hypothèse qu’il s’agissait d’un habitat saisonnier, ce qui suppose que les Paléoesquimaux du Dorset entreprenaient de vastes expéditions de chasse.

À Barbace Cove, site des salles de pêche françaises des XVIIIe et XIXe siècle (série d’installations de pêche), on a exhumé l’infrastructure en pierre — ou la plinthe — d’un gros four à pain datant de la fin du XIXe siècle. Comme la superficie au sol du four, qui reposait à l’origine sur la plinthe en pierre, était de deux mètres carrés, on pense qu’il était utilisé à des fins commerciales plutôt que domestiques. Il servait sans doute à une entreprise de pêche et de transformation possédant des navires (un à trois) et employant entre 50 et 150 travailleurs. Un résidant de Port au Choix, dont le père était venu de France en bas âge pour travailler sur les bateaux de pêche français, a affirmé, lors d’une récente visite du chantier de fouilles, qu’il croyait avoir mangé du pain et des repas cuits dans ce four.

Les archéologues ont déjà amassé quelque 50 000 artefacts sur le site Phillip's Garden et un nombre moins élevé à Barbace Cove. En plus des os des aliments jetés au rebut, ils ont trouvé des outils, des armes, du verre, des tessons de céramique, des pipes, des clous de fer ouvré et des plates-formes de pierre servant à faire sécher le poisson. Chacune de ces pièces est une trace précieuse des cultures anciennes. Heureusement, Priscilla Renouf et ses collègues sont maintenant capables de les répertorier et de les cataloguer au moyen de matériel informatique de pointe.

L’informatisation les a aussi aidés à étudier les changements survenus dans le paysage terrestre et à créer des modèles de prédiction plus précis pour les fouilles. « Nous cherchons à comprendre comment les différentes cultures se situaient par rapport à leur environnement : leur façon de s’y adapter, de le modifier et de créer des paysages culturels », explique Priscilla Renouf.

Port-au-Choix
Port-au-Choix
 

Les habitants actuels de la côte du nord-ouest de Terre-Neuve sont surtout des descendants des autochtones et des colons anglais et français du XIXe siècle. Ils comprennent bien la dépendance à la mer des groupes de l’époque, puisqu’elle leur a été transmise et qu’elle fait aujourd’hui partie de leur identité. Fiers de s’approprier les vestiges déterrés de leur histoire, ils profitent de toutes les occasions possibles pour collaborer avec les chercheurs. « En travaillant ensemble, explique Priscilla Renouf, nous apprenons à comprendre le passé tant pour sa valeur intrinsèque que pour les possibilités économiques qui en découlent dans les régions rurales terre-neuviennes. »

Retombées

L’archéologie n’a pas pour rôle de compléter les documents historiques : il s’agit bien d’une science distincte, parallèle aux documents historiques. Les fouilles et les artefacts découverts prouvent l’existence des générations passées et fournissent des indices sur leur vie et sur les défis géographiques et culturels qu’elles devaient surmonter. Les travaux de Priscilla Renouf et de ses collègues permettent aux gens de Terre Neuve et du Labrador d’en savoir plus sur leur histoire et sur eux-mêmes.

Trudy Taylor-Walsh, par exemple, travaille à titre de spécialiste de l’aménagement à objectifs intégrés du territoire, à l’Unité de gestion de Terre-Neuve Ouest et du Labrador de Parcs Canada. Ayant grandi près du site L’Anse aux Meadows, elle a vite été fascinée par l’histoire de ce lieu. « J’ai pris conscience de l’importance de protéger notre passé », affirme-t-elle.

Cette attitude positive est répandue. La recherche archéologique des sites historiques et les travaux qui s’y rattachent inspirent la population locale. Ils réveillent un sentiment de fierté, une volonté d’en savoir plus et beaucoup d’enthousiasme pour l’enseignement supérieur. À l’échelle nationale, les fouilles archéologiques ouvrent des horizons professionnels à des centaines d’aspirants archéologues canadiens, qui autrement auraient dû aller acquérir leur expérience pratique dans d’autres parties du monde. À l’échelle internationale, les travaux et la publication des résultats canadiens suscitent l’intérêt des spécialistes et attirent leur attention sur Terre-Neuve et sur les possibilités professionnelles qui y sont offertes. 

Le tourisme compte parmi les industries qui connaissent la plus rapide croissance au monde. On s’attend à ce que l’industrie touristique entraîne la création de plus de 400 000 nouveaux emplois au Canada au cours des cinq prochaines années. À Terre-Neuve et au Labrador, l’archéologie contribue au boom du tourisme. Les données initiales indiquent que les trois sites actuellement en activité emploient annuellement quelque 120 employés à temps plein et à temps partiel. Les communautés profitent ainsi d’autres avantages économiques et retombées, comme la poterie artisanale qui reproduit les objets trouvés pendant les fouilles.

L’infrastructure touristique de Terre-Neuve est bien desservie par l’ensemble du secteur de l’archéologie. Selon l’étude Economic and Social Benefits of Heritage Industries in Newfoundland and Labrador, préparée en 2002par la firme de spécialistes en recherche commerciale Canning and Pitt Associates, la population vieillissante et plus scolarisée d’aujourd’hui désire un forme de tourisme qui lui offre des expériences éducatives enrichissantes. En fait, la quête de savoir oriente le choix d’une destination voyage chez environ un tiers des touristes. L’archéologie et l’information sur les cultures anciennes proposent à ceux-ci exactement ce qu’ils recherchent.

Partenaires

Phillip's garden
Phillip's garden
 

La recherche archéologique ne se fait pas dans l’isolement. De nombreux acteurs travaillent généralement ensemble dans le cadre d’un partenariat axé sur la collaboration. Cela est particulièrement vrai quand la région faisant l’objet de l’étude est un site classé historique et une municipalité à forte densité de population, comme Port au Choix.

Priscilla Renouf participe activement à la planification stratégique du site historique national Port au Choix de Parcs Canada avec d’autres partenaires, dont le conseil municipal de Port au Choix, la Viking Trail Tourism Association, le comité du patrimoine de Port au Choix, le Limestone Barrens Habitat Stewardship Project, le comité de pêcheurs exploitant de petits bateaux de Port au Choix, la première nation Miawpukek, la Historic Sites Association, l’Association régionale de la côte Ouest, le ministère du Tourisme, de la Culture et des Loisirs de Terre-Neuve et du Labrador de même que l’école secondaire locale. Tous ces groupes sont concernés et veillent au respect de l’intégrité commémorative du site et de sa valeur patrimoniale.

La recherche archéologique menée dans la région du nord-ouest de Terre-Neuve est aussi liée à l’étude d’autres cultures préhistoriques de la région de l’Atlantique Nord. Pour se développer, tous les groupes culturels de cette région ont dû s’adapter à l’environnement changeant, avec ce que cela impliquait de limites et de possibilités nouvelles. « Je veux comprendre les similarités sous-jacentes fondamentales de l’adaptation des chasseurs cueilleurs et des autres petites sociétés à ces conditions », explique Priscilla Renouf.

Par conséquent, la recherche de Priscilla Renouf se fait dans le cadre des travaux d’un petit groupe de recherche interdisciplinaire. En mettant l’accent sur l’intégration des sciences sociales et naturelles, celui-ci cherche à comprendre comment les sociétés humaines de l’Atlantique Nord et régions adjacentes (Arctique canadien, Groenland, Labrador, Terre Neuve, Norvège et Suède) ont réagi aux fluctuations de climat à court et à long terme.

Priscilla Renouf espère que les résultats de cette recherche permettront aux scientifiques et aux chercheurs d’être mieux outillés pour réagir aux difficultés qu’entraînent les changements dans notre environnement.

Pour en savoir plus

Visitez le ministère du Patrimoine de Terre-Neuve et du Labrador.