Butterflies in the boreal

Des papillons en région boréale

Les changements climatiques influent sur les habitats des papillons
21 avril 2010
Ce Papilio zelicaon a été trouvé dans ce qui
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Ce Papilio zelicaon a été trouvé dans ce qui reste de la forêt de chênes de Garry, à Victoria. Bien que l'espèce ne soit pas menacée de disparition, l'habitat où on l'a observé l'est certainement
Jeremy Kerr, Unité canadienne de recherche écoinformatique, Biologie.

Le biologiste Jeremy Kerr n’a pas à chercher bien loin pour démontrer les effets des changements climatiques : il lui suffit de présenter l’exemple du bleu porte-queue de l’Est (Cupido comyntas). Depuis les 50 dernières années, cette espèce de papillon – comme d’autres espèces qu’étudient le scientifique et ses étudiants de l’Université d’Ottawa – monte vers le nord à mesure que le climat se réchauffe. Auparavant, les hivers à Ottawa étaient trop froids pour que les minuscules papillons en âge de se reproduire puissent y survivre.

Par contre, depuis plusieurs années maintenant, les résidents d’Ottawa peuvent admirer des spécimens de Cupido comyntas à la fin du printemps. Ces papillons, qui ne sont guère plus gros qu’une pièce de dix cents, se nourrissent du trèfle et de la luzerne recouvrant les pelouses. On a même observé une population en âge de se reproduire de l’autre côté de la rivière, dans les collines de la Gatineau.

« Les températures hivernales moins froides ont permis aux papillons tels que les porte-queue et le bleu porte-queue de l’Est de survivre dans des régions où ils ne pouvaient le faire autrefois, explique Jeremy Kerr. Ils se déplacent vers le nord exactement comme nos modèles l’avaient prédit. »

Ce mouvement est significatif : il permet de prédire l’avenir d’autres espèces touchées à la fois par les changements climatiques et par la destruction de leur habitat. En suivant le parcours des papillons, Jeremy Kerr a démontré qu’ils remontent vers le nord à mesure que le climat se réchauffe ; il est maintenant en mesure de prévoir où ils se dirigent. Son travail permettra aux responsables de l’élaboration des politiques d’anticiper l’évolution des choses et de décider s’ils veulent prendre des mesures pour atténuer les effets des changements climatiques afin de protéger la biodiversité dans des régions précises.

Les habitats des papillons ont changé, et Jeremy Kerr en a découvert des preuves, ce qui contribue à valider sa recherche. Il a créé des modèles mathématiques capables de prédire les répercussions des changements climatiques sur les espèces. Mais il a aussi mis en parallèle les registres du Service météorologique du Canada du dernier siècle et les lieux où on a observé les espèces de papillons au cours de la même période : en associant ces deux bases de données, il a souligné les effets des changements climatiques sur les espèces de papillons avec beaucoup plus de précision. Les gouvernements ont besoin d’informations détaillées pour mettre au point des politiques fondées sur des preuves scientifiques.

Répartition de la population canadienne de
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Répartition de la population canadienne de vulcains.
Jeremy Kerr, Unité canadienne de recherche écoinformatique, Biologie.

« Nous n’estimons pas les effets des changements climatiques, nous les observons, affirme Kerr. Nous avons prouvé que les changements climatiques relevés au Canada au cours du 20e siècle ont modifié considérablement les endroits fréquentés par les différentes espèces. » Grâce aux données récoltées par le passé, dit-il, il peut mieux prédire l’avenir.

En plus de consulter les registres météorologiques, Jeremy Kerr et ses étudiants ont accédé à environ 100 000 enregistrements numérisés provenant des collections de papillons des musées d’histoire naturelle du Canada. Chaque enregistrement spécifie la date de récolte d’un spécimen ainsi que la latitude et la longitude de l’endroit où il a été trouvé.

Les travaux de recherche de Jeremy Kerr ont mis en lumière une autre espèce de papillon s’étant déplacée du sud de l’Ontario vers les forêts boréales du nord de la province à mesure que le climat se réchauffait : le vulcain (Vanessa atalanta). « Nous le rencontrons dans des lieux où il n’a jamais été vu par le passé, affirme le scientifique. Il n’est pas censé se trouver là. Les papillons n’aiment pas tellement les conditions boréales. »

Si le vulcain a l’air de s’être adapté à cet habitat atypique, d’autres papillons, comme le bleu mélissa (Lycaeides melissa samuelis), ne font plus partie de la faune canadienne. La disparition de l’habitat du bleu mélissa – les savanes de chênes du sud de l’Ontario –, combinée aux changements climatiques, semble avoir eu raison de l’espèce. « Les derniers spécimens ont disparu en 1991 durant une période de sécheresse, événement climatique de plus en plus fréquent », souligne Jeremy Kerr. En fin de compte, il est probable que seules les espèces les plus robustes et les plus communes survivent aux changements climatiques. Et c’est en se déplaçant qu’elles y arrivent.

Les gouvernements tiennent compte des preuves récoltées par Jeremy Kerr : lorsque la loi sur les espèces menacées de disparition a été remaniée en Ontario en 2006, les biologistes de la province ont remis une lettre au gouvernement dont les arguments se fondaient sur les travaux de Kerr et sur ceux de trois collègues ontariens. Les données scientifiques établissaient clairement qu’une loi provinciale visant à sauver les espèces en péril devait protéger les habitats de ces espèces.

Jeremy Kerr, Unité canadienne de recherche
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Jeremy Kerr, Unité canadienne de recherche écoinformatique, Biologie.
À la différence de certains de ses cousins éloignés, le vulcain semble s'être adapté à l'habitat atypique de la forêt boréale du nord de l'Ontario.

Le gouvernement ontarien a finalement adopté tous les changements à la loi proposés par Jeremy Kerr et ses collègues, parmi lesquels figuraient des mesures strictes de protection des habitats. « Au bout du compte, affirme Jeremy Kerr, l’Ontario s’est doté d’une loi très efficace concernant les espèces menacées de disparition qui protège également les habitats. »

Ce besoin de protéger les espèces en péril explique également pourquoi Jeremy Kerr compte parmi les experts scientifiques de la Campagne internationale de conservation de la forêt boréale : ce groupe consultatif sur l’environnement, qui juge essentiel de préserver les forêts boréales du Canada, met son savoir au service des décideurs. En plus de servir d’habitats à une variété d’espèces, les forêts boréales agissent comme un important réservoir de carbone. Leur destruction pourrait entraîner sa libération dans l’atmosphère sous forme de dioxyde de carbone. En fait, selon Jeremy Kerr, le réchauffement planétaire serait accéléré si tout le carbone des forêts boréales canadiennes était libéré.

« Les travaux de Jeremy se sont révélés essentiels pour souligner l’urgence de mieux protéger les forêts boréales du Canada. Ce besoin s’impose en raison de la vocation industrielle historique des terres du sud du Canada, mais aussi à cause des déplacements actuels et futurs des papillons vers le nord, un effet des changements climatiques », explique Jeff Wells, scientifique principal pour la Campagne internationale de conservation de la forêt boréale. La campagne est une initiative de Pew Charitable Trusts, une association sans but lucratif établie aux États-Unis et vouée à l’éducation du public et à la défense des forêts boréales du monde entier.

En 2008, le gouvernement ontarien a fait savoir qu’il planifiait éliminer l’exploitation forestière et minière dans près de la moitié des forêts boréales de l’Ontario : une annonce parmi les plus importantes à ce jour en matière de conservation de l’environnement et l’exacte mesure recommandée par le groupe d’experts scientifiques de la Campagne internationale de conservation de la forêt boréale. Le gouvernement québécois fait également des progrès grâce à sa loi visant à préserver la moitié de sa zone boréale intacte; quant au gouvernement manitobain, il prévoit établir une zone boréale protégée à l’est du lac Winnipeg, une région contiguë aux zones protégées de l’Ontario.

Ces retombées sur les politiques sont gratifiantes pour Jeremy Kerr, qui est déterminé à s’assurer que les espèces rares, trésors canadiens inestimables, subsistent encore pendant des générations. « Il est parfaitement clair que les changements climatiques sont un problème auquel il faut nous attaquer. »