From megabytes to masterpiece

Des mégaoctets pour créer un chef-d'œuvre

Le compositeur Örjan Sandred, de l'Université du Manitoba, utilise l'ordinateur pour créer une nouvelle musique
1 novembre 2007
En 1997, au moment où les Rolling Stones s’apprêtaient à lancer leur 45 tours Anybody Seen My Baby, un membre du groupe a découvert que le refrain ressemblait beaucoup à Constant Craving, une chanson de k.d. lang parue cinq ans plus tôt et couronnée d’un Grammy. Les Stones se sont alors empressés d’ajouter le nom de lang et de son coparolier à la liste des collaborateurs du disque.
 

Ainsi, un groupe rock légendaire et une chanteuse country, aux styles musicaux très différents, auraient créé des musiques presque identiques malgré le nombre infini de possibilités qui s’offrent à eux quand vient le temps de composer une chanson ? Étonnant ? Pas vraiment, affirme Örjan Sandred, compositeur et chercheur de l’Université du Manitoba. « Il est presque impossible de produire de la musique dont la structure est entièrement nouvelle », dit-il.

La majorité des artistes se servent de leur intuition créatrice pour composer de la musique ; leurs idées émanent de leur inconscient, qui se nourrit de leurs expériences passées, notamment de la musique qu’ils ont entendue ou étudiée auparavant. Autrement dit, la nouvelle musique s’inspire de l’ancienne musique. « Toutefois, si nous arrivons à mettre au point un nouveau mode de création musicale, nous obtiendrons un résultat différent », indique Örjan Sandred. Il espère mettre au point cette méthode au Studio FLAT de l’université, un studio de recherche musicale par ordinateur avant-gardiste, dont l’ouverture est prévue pour septembre 2008.

Studio FLAT, le premier lieu du genre au Canada, mettra à profit le savoir-faire d’Örjan Sandred en composition musicale assistée par ordinateur (MAO). Il s’agit d’une approche multidisciplinaire de la composition musicale qui s’appuie sur des outils logiciels évolués et sur la capacité des individus à appliquer l’informatique à la composition.

Quand Örjan Sandred a commencé à composer, à l’âge de 13 ans, on estimait que les instruments n’étaient pas les meilleurs outils de composition. « J’avais un professeur qui disait que nous ne devrions même pas utiliser un piano pour composer de la musique, mais simplement un stylo et du papier, se rappelle-t-il. En fait, il n’y a pas de bonne ni de mauvaise façon de créer de l’art et la perception du travail du compositeur est en train de changer. » L’année charnière qu’il a passée à l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (IRCAM), à Paris, un centre de recherche musicale reconnu internationalement où coexistent informatique, recherche acoustique et composition musicale, a convaincu Örjan Sandred que l’ordinateur l’aiderait à créer une musique nouvelle.

Gérard Assayag, directeur du Groupe de recherche sur les représentations musicales de l’IRCAM, explique : « Örjan ne se satisfait pas des idées qui existent déjà, il veut inventer de nouveaux concepts auxquels personne n’a jamais pensé. »

Dans le milieu de la composition musicale assistée par ordinateur, Örjan Sandred est l’un des rares au monde à avoir recours à ce qu’on appelle les systèmes experts à base de règles. À l’aide de son ordinateur, il conçoit des programmes qui déterminent comment la musique doit être structurée, comment les rythmes sont liés à la pulsation et comment les accords évoluent par rapport au rythme.

« Mon principal objectif est de découvrir des structures musicales auxquelles je n’ai jamais songé », précise-t-il. À l’aide d’outils logiciels sophistiqués, l’ordinateur génère une partition musicale à partir des règles établies par Örjan Sandred. Il y a 10 ans, il fallait parfois deux journées entières pour parvenir à ce résultat. Aujourd’hui, non seulement les ordinateurs, plus puissants, produisent-ils les compositions rapidement, mais ils peuvent aussi résoudre des énigmes musicales complexes. C’est ainsi qu’au lieu de travailler avec un seul ensemble de règles, par exemple concernant le rythme, comme le font la majorité des compositeurs informatiques, Örjan Sandred attribue simultanément des règles au rythme, à la progression harmonique, à la pulsation et à d’autres éléments. « Maintenant, je peux être très créatif dans ce que je demande à l’ordinateur de faire », ajoute-t-il.

Quand l’ordinateur a terminé son travail, Örjan Sandred s’emploie à rendre la partition « jouable ». Le morceau généré par l’ordinateur ne correspond pas toujours précisément au résultat recherché par le compositeur : des corrections manuelles sont alors nécessaires. Örjan Sandred peaufine la pièce, mais « tente de ne pas apporter trop de changements. J’essaie de rester fidèle autant que possible aux résultats obtenus », poursuit-il.

Retombées

« La recherche musicale vise à créer une nouvelle musique qui est le reflet de notre époque », soutient le compositeur. Par exemple, au début des années 1980, le compositeur et chercheur en musique John Chowning, de l’Université Stanford, a contribué à mettre au point le synthétiseur DX7 de Yamaha, sans doute le clavier numérique le plus populaire jamais produit. Les sons que pouvaient créer les musiciens avec le DX7 ont révolutionné la musique et concouru à définir la musique de toute une décennie.

« Ces chercheurs (par exemple, Örjan Sandred et John Chowning)interviennent sur deux plans : ils contribuent à l’évolution de la civilisation et participent au progrès technologique, déclare Gérard Assayag. Une civilisation évoluée défend et soutient toujours les artistes courageux qui empruntent de nouvelles avenues dans l’exploration de la créativité. Mais même si ce n’était pas le cas, ces artistes jouent un rôle essentiel dans l’avancement des technologies puisqu’ils lancent aux techniciens des défis uniques, qui se traduisent par de nouveaux outils pour le grand public. »

Örjan Sandred ne travaille pas au synthétiseur de la prochaine génération, mais il essaie d’atteindre le même but : amener la musique à un nouveau niveau technique et faire connaître la MAO à un plus large public. La création d’une nouvelle musique originale n’est pas son seul objectif ; inciter plus de compositeurs à utiliser la MAO peut donner lieu, croit-il, à la production d’autres compositions qui trouveront du succès auprès des auditeurs.

« La musique est très abstraite, affirme Örjan Sandred. « Une fois l’écoute terminée, elle disparaît. Pour parvenir à communiquer quelque chose, vous devez lui donner beaucoup de structure afin que l’auditeur soit capable d’en capter la substance. Toute la musique dépend de la structure, et la structure comporte un aspect mécanique. C’est là que l’ordinateur entre en jeu. »

Certains critiques prétendent que l’ordinateur enlève toute dimension humaine à la musique, mais selon Örjan Sandred, c’est le contraire qui se passe. « La composition musicale présente plusieurs éléments mécaniques, et l’ordinateur excelle à ce genre de choses, précise-t-il. L’ordinateur me permet donc de me concentrer sur l’aspect humain et de l’explorer plus à fond. Et puis, l’ordinateur amène la musique là où je n’aurais jamais pu aller. »

Partenaires

La majorité des partenaires de recherche d’Örjan Sandred se trouvent de l’autre côté de l’Atlantique, là où il compose depuis son plus jeune âge. En Europe, il fait partie de PRISMA (Pedagogia e Ricerca Internazionale sui Sistemi Musicali Assistiti), un centre de recherche, de production et d’éducation musicales qui regroupe un réseau d’écoles de musique et d’universités prestigieuses au Centro Tempo Reale de l’Université de Florence, en Italie.

Avec la création de Studio FLAT, Örjan Sandred espère favoriser une collaboration similaire au Canada en attirant des compositeurs et des étudiants qui ont des idées originales à proposer. « Ils vont arriver avec des concepts différents des miens », dit-il. Ensemble, nous pourrons engager la recherche musicale dans une direction qu’elle n’a jamais empruntée. »

Pour en savoir plus

Renseignez-vous sur le programme en ligne PWGL, qui permet à Örjan Sandred de collaborer avec d’autres compositeurs. (Site anglophone)