From data to diagnosis

Des données au diagnostic

La détection précoce des maladies mentales procure aux personnes atteintes une chance de mener une vie normale et productive
16 janvier 2006
Une personne sur cent est atteinte de schizophrénie au Canada. L’établissement d’un diagnostic adéquat suit souvent un épisode de délire débilitant, d’hallucinations dangereuses et de repli sur soi. Et s’il existait une façon de déceler la maladie à ses tout débuts, avant qu’elle ne cause des dégâts irrémédiables ?
 

Il ne s’agit là que d’un des innombrables mystères que les chercheurs du Centre de recherche et d’innovation en santé mentale (CRISM) tentent de percer. Le CRISM, situé dans les locaux de l’Hôpital Douglas, à Montréal, applique une approche novatrice qui se démarque nettement de la démarche ayant cours dans les installations de recherche traditionnelles. Plutôt que de se contenter de produire des données, il s’attache à jeter des ponts entre le milieu universitaire et le monde de la pratique médicale, transformant les résultats scientifiques en partenariats industriels, en occasions de formation et en programmes communautaires de premier plan.

« Le CRISM encourage la diffusion des résultats des recherches universitaires auprès du secteur commercial, du grand public et de la communauté médicale en général, dans le but de permettre à la médecine de progresser », indique Rémi Quirion, professeur à l’Université McGill et directeur scientifique du CRISM. En 2004, le professeur Quirion a reçu le prix Wilder-Penfield du Québec, la plus haute distinction en matière de recherche biomédicale au Québec.

Le professeur Quirion n’a pas fait d’exception pour les recherches menées par le CRISM sur la schizophrénie. Bien que cette maladie soit habituellement associée à des conséquences dévastatrices, comme l’itinérance et le suicide, les travaux d’Ashok Malla semblent indiquer que le traitement précoce de la psychose est susceptible d’améliorer considérablement les chances des personnes atteintes de mener une vie pleine et productive. Pour éviter tout retard dans le traitement de cette maladie, M. Malla a mis au point un programme intensif de détection et d’intervention précoces pour les personnes qui subissent une première crise psychotique. Ce programme de recherche unique en son genre est axé sur l’élaboration de stratégies visant à empêcher les rechutes ainsi que sur la création de grilles d’analyse perfectionnées pour l’identification des symptômes tels que l’hypersensibilité et un comportement désorganisé.

Mais ce n’est pas tout. Le Dr Malla espère aussi qu’on prenne conscience de l’importance de la détection précoce de la maladie. C’est pourquoi il a mis sur pied, au Québec, pour les patients ayant subi un premier épisode de schizophrénie, une clinique où les médecins et les infirmières sont formés à l’application de la méthode d’évaluation cognitive et des grilles d’analyse mises au point par le CRISM. Sur place, les patients reçoivent un diagnostic et un traitement immédiats, ce qui leur assure de meilleures chances de mener ensuite une vie normale et productive.

« Il est essentiel d’identifier et de traiter la schizophrénie très tôt, car bon nombre de jeunes gens souffrent de cette maladie. La plupart n’ont tout simplement pas accès aux ressources et aux traitements adéquats », mentionne le professeur Quirion.

Ashok Malla n’est pas le seul chercheur du CRISM dont les découvertes scientifiques ont franchi les frontières de l’université et ont eu une incidence sur la vie quotidienne des Canadiens. Judes Poirier, nommé « neuroscientifique de l’année » par la revue Québec Science, a fait des découvertes sur la maladie d’Alzheimer qui lui ont valu de faire la une du Wall Street Journal. Monsieur Poirier a découvert que l’apolipoprotéine E, une protéine qui transporte le cholestérol au cerveau, est aussi liée génétiquement à la forme la plus commune de la maladie d’Alzheimer. Selon ses recherches, 80% des personnes aux prises avec la forme sporadique de cette affection présentaient de bas taux d’apo E4, une des formes sous laquelle l’apolipoprotéine est présente dans l’organisme humain. Sa découverte permet de repérer plus facilement les porteurs du gène de susceptibilité à la forme la plus commune de l’Alzheimer et ainsi de mieux évaluer leurs risques de souffrir de cette maladie.

En plus de ses travaux sur la schizophrénie et la maladie d’Alzheimer, le CRISM étudie le phénomène de la douleur chronique et de la diminution des effets des médicaments analgésiques, tels la morphine, au fil du temps. Selon le professeur Quirion, s’il est possible d’en arriver à comprendre comment les cellules cessent de réagir aux médicaments contre la douleur, les chercheurs pourront trouver des moyens d’apaiser celle-ci sans augmenter les doses de médicaments et risquer de créer des problèmes de pharmacodépendance.

Retombées

Il ne faut pas sous-estimer l’impact dévastateur de la maladie mentale. Pour plus de 300 000 Canadiens atteints de schizophrénie, dont un bon nombre ont entamé l’adolescence en pleine possession de leurs moyens, les premières manifestations de la maladie ont tout simplement été catastrophiques. « Les personnes atteintes voient littéralement leur vie se désagréger sous leurs yeux », indique Joan Montgomery, directrice générale de la Société canadienne de la schizophrénie. L’aspect le plus troublant de cette maladie : elle frappe habituellement des jeunes gens âgés de 14 à 30 ans. Cette dure réalité confirme l’importance cruciale du programme de dépistage et d’intervention précoces du professeur Malla, programme qui vise à éviter que les crises psychotiques ne se répètent. Pendant que le professeur Malla aide les Canadiens à comprendre la progression de la maladie, Judes Poirier contribue au rayonnement de Montréal grâce à ses découvertes scientifiques. Compte tenu qu’environ 509 000 Canadiens de plus de 65 ans souffriront de la maladie d’Alzheimer d’ici 2031, le travail du professeur Poirier sur un gène de susceptibilité a vite suscité l’attention internationale et lui a valu des éloges de la part de la communauté scientifique mondiale. « Nous jouissons d’une excellente réputation dans le domaine [de la recherche sur la maladie d’Alzheimer] grâce à Judes Poirier », note Jack Diamond, directeur scientifique de la Société Alzheimer du Canada.

« Les travaux du professeur Malla sur le diagnostic précoce de la schizophrénie représentent une percée tout à fait remarquable, indique Joan Montgomery. Plus il y aura de recherches qui pourront nous aider à diagnostiquer de plus en plus tôt la maladie, plus nous disposerons d’outils [pour traiter les patients]. »

Partenaires

Les résultats des recherches, combinés à la reconnaissance des milieux scientifiques et à la découverte d’applications pratiques, attirent les chercheurs d’envergure internationale au CRISM, à Montréal. Selon le professeur Quirion, une pléiade de scientifiques provenant des États-Unis, de l’Amérique du Sud, de l’Europe, du Japon et de la Chine ont trouvé un port d’attache au CRISM. Ils ont été séduits par le climat de collaboration et la possibilité d’y mener des recherches de pointe. Un autre facteur contribuant à attirer au CRISM des cliniciens de talent : la relative jeunesse de son équipe de cliniciens. En effet, l’âge moyen des chercheurs du CRISM est de 38 ans, soit 14 ans de moins que la moyenne nationale, selon les données fournies par le professeur Quirion.

Par ailleurs, les cliniciens chevronnés ne sont pas les seuls à remarquer le CRISM. Des géants de l’industrie pharmaceutique, tels Pfizer Canada et AstraZeneca, ont fait équipe avec le Centre et subventionné la formation de jeunes chercheurs. Ainsi, des étudiants en médecine effectuant leur résidence à l’Hôpital Douglas peuvent mener parallèlement, au CRISM, une formation en recherche sur le diagnostic des maladies mentales. Selon le professeur Quirion, les recherches et les initiatives de formation soutenues dans le cadre de ce partenariat « aident à former la prochaine génération de scientifiques au Canada ».