Challenges for social scientists

Des défis pour les spécialistes des sciences sociales

1 septembre 2004

Selon le cliché, l'Histoire serait le passé se dirigeant vers l'avenir, en passant par le présent. Une ligne ininterrompue. Tout comme les souvenirs personnels, les souvenirs historiques refont surface. Ce n'est pas que le passé se répète, ni que la présentation des faits nous oriente dans une direction particulière. Ces souvenirs se mêlent à ce que nous appelons — à tort — les faits, particulièrement dans nos sciences sociales. Les sciences sociales sont d'une grande importance, non pas parce qu'elles portent en elles une certaine rationalité faussée ou une collection de formules statistiques théoriques, comme l'albatros, mais parce qu'elles nous aident à découvrir les formes de notre société.

Selon un autre cliché, il semblerait qu'il soit impossible d'étudier les faits spécifiques, particulièrement ceux du présent, ou même de tenter de comprendre ces faits, à moins de posséder un certain sens de l'histoire en général. Or, le plus ennuyeux et le plus détestable en ce qui concerne les clichés, c'est qu'ils sont souvent vrais. Cela veut donc dire que les sciences sociales au Canada nécessitent que vos recherches — aussi ciblées soient-elles — s'inscrivent à l'intérieur d'une compréhension plus vaste de notre peuple, de notre culture, de nos structures, de notre histoire et de nos valeurs, voire à l'intérieur du sens de la citoyenneté et de la responsabilité individuelle que possèdent les Canadiens. À partir de cela, on peut également découvrir les différentes formes de méthodologie économique, de structure de gestion et de recherche de l'intérêt personnel — autrement dit, les possibilités et les contraintes de l'utilitarisme moderne.

Chaque fois que je pense à ce lieu, je m'efforce d'en reformuler les fondements. Dès le début, le Canada a été une civilisation d'immigrants et de minorités, où les Premières nations ont joué un rôle civilisant, facteur clé pendant les deux ou trois premiers siècles, ce qui a permis aux immigrants de modifier leurs modèles de comportement européens. Et cette caractéristique autochtone, primordiale dans la civilisation canadienne, demeure le grand aspect de notre société qui n'a pas été identifié en tant que tel. Voilà une tâche urgente pour les sciences sociales. Ce mélange de Premières nations, de francophones et d'anglophones et d'autres immigrants a donné comme résultat une société non monolithique, créant une tension qui était en fait essentielle au maintien de la paix et qui a joué un rôle clé dans l'évolution sociale progressive; une société pauvre, nordique et marginale, qui a bâti intellectuellement sa prospérité sur la base de la notion d'égalitarisme inclusif. Une civilisation dont l'essence même est sa complexité. Je crois que ces concepts généraux sont nécessaires pour donner à quelque recherche que ce soit un cadre adéquat.

Ce genre d'approche s'applique aussi bien aux sciences pures qu'aux sciences sociales. Entreprendre des travaux de recherche en sciences pures sans tenir compte de la société où elles se déroulent, c'est comme donner un concert sans avoir la moindre idée de ce qui intéresse l'auditoire ou de ce qu'il peut entendre, ou vouloir choquer l'auditoire sans avoir le moyen de savoir si votre affront est bien compris.

Les meilleurs résultats en sciences pures sont généralement obtenus par ceux qui comprennent le monde en dehors de leur domaine d'expertise. John Polanyi, par exemple, est un avide lecteur d'ouvrages de philosophie, de poésie et il s'intéresse activement à la politique de l'armement et de la paix. Les récipiendaires de la Médaille Herzberg citent souvent des romanciers, des poètes et des philosophes quand ils reçoivent cette récompense.

Si c'est vrai pour les sciences pures, ce l'est d'autant plus pour les sciences sociales.

Les plus grands économistes ne sont pas nécessairement extraordinaires en chiffres. Leur force particulière réside habituellement dans leur capacité d'examiner la réalité humaine. Ils comprennent le lieu où nous vivons, ce que nous faisons, ce que nous sommes. Harold Innis a dit: « L'économie doit tirer ses lois de l'histoire du lieu plutôt que de tirer le lieu d'un ensemble de lois polyvalentes formulées ailleurs. »

Dans leur effort pour effectuer des recherches valables, les spécialistes des sciences sociales font face à deux défis inattendu: l'utilitarisme et la surspécialisation. Ni un ni l'autre ne nécessite la commercialisation de la recherche universitaire, bien que la commercialisation répandue à l'échelle de notre société au cours des deux dernières décennies n'a pu faire autrement qu'infecter nos universités et les travaux de recherche qui y sont effectués.

Il serait naïf de prétendre, ou même d'espérer, que la recherche, dans quelque domaine que ce soit, n'a aucune répercussion commerciale. Ce n'est pourtant pas le but de la recherche. Mais l'invasion de plus en plus féroce de l'utilitarisme au coeur de la recherche nous écarte presque des travaux de recherche plus vastes et à long terme. Et c'est justement ces travaux de recherche à long terme qui créent la richesse durable. Mettre trop d'emphase sur le court terme — j'oserais dire le superficiel — risque fort de ne donner que des bienfaits à court terme et des ennuis à long terme. Les universités ne sont pas conçues pour remplacer à peu de frais les services de consultants. Le but idéalisé de la recherche universitaire a maintes fois été énoncé. En 1900, le recteur de l'Université Queens, George Grant, a dit : «  L'éducation est importante non pas pour sa valeur monétaire, mais parce qu'elle permet de développer l'esprit humain, qui valorise la littérature, les sciences, l'art, autrement dit, toute vérité en elle-même et pour elle-même. » Les scientifiques ou les spécialistes des sciences sociales ne sont pas à l'abri des influences, mais la réalité du service envers la société doit demeurer primordiale. Dans le secteur public, certains gestionnaires de rang moyen se font des illusions lorsqu'ils croient épargner l'argent des contribuables en associant la recherche universitaire à l'utilitarisme. Cette alchimie est répandue de nos jours. En réalité, c'est notre société qui est perdante, puisque cela diminue la valeur de l'élément social dans les sciences.

L'autre problème, c'est la surspécialisation. Les professeurs sont parmi les premiers à s'en plaindre, mais il est presque impossible de progresser dans une carrière universitaire à moins d'accepter une approche étroite dans ses recherches et son enseignement. Si vous vous écartez de votre sphère de spécialisation, vous empiétez sur celle d'un collègue. Comment peut-on nous forcer de croire que tout soit devenu compliqué au point où chacun en est réduit à ne connaître qu'un domaine très spécifique. Cela signifie que personne ne pourra plus finir une phrase qui porte sur des questions fondamentales. On pourrait décrire cette façon restrictive d'envisager la spécialisation comme une sorte de peur.

La compartimentation du savoir n'est pas uniquement un problème qui touche la recherche universitaire rigoureuse; elle nuit également à tous en tant que citoyens. Être un citoyen fonctionnel et responsable nécessite une vaste base de connaissances intégrée. Comme vous pouvez le voir, je reviens à mon point de départ. Les sciences sociales doivent être axées sur les rapports entre les gens et les grandes questions de société. La civilisation démocratique exige des liens solides entre les divers domaines du savoir.

Les chercheurs en sciences sociales doivent trouver une façon de travailler au-delà de leurs spécialisations. Trop souvent au Canada, les individus et les institutions restent isolés et les disciplines sont disparates. La collaboration est non seulement intéressante pour le partage des coûts, mais elle est essentielle au jaillissement de nouvelles idées. De grandes idées. La société ne peut progresser d'une manière éthique si notre travail intellectuel ne vise pas à nouer ensemble nos travaux détaillés. Sans cet esprit de synthèse au coeur des sciences sociales, les détails nous rendront vulnérables aux modes passagères et à l'exploitation de l'intérêt personnel. Un chercheur qui collabore avec un autre d'une discipline complètement différente s'ouvre des champs d'étude dont il n'aurait probablement même pas imaginé la possibilité.

Un exemple fascinant de cela est le travail d'Edward Doolittle à la First Nations University of Canada (université des Premières Nations), où celui-ci se sert de légendes et de récits autochtones pour développer un programme de cours de mathématiques. Ce type de recherche vraiment innovatrice et pluridisciplinaire est impossible si vous vous cantonnez dans votre champ de connaissances spécifique.

Tout cela pour dire que l'étude et l'enseignement du Canada exigent sans contredit les détails que peut engendrer la très grande spécialisation; mais ces détails n'auront un sens que s'ils peuvent être rassemblés dans le cadre d'hypothèses plus larges et inclusives. Si vous examinez le Canada avec une loupe très restreinte et très spécialisée, vous ne comprendrez pas les tensions qui en font un pays si fascinant — les tensions entre les races, les langues et les religions, entre les gens et les lieux; l'impossibilité d'apprivoiser le territoire, l'inexistence d'un modèle prédominant de « véritable » Canadien.

L'Infrastructure de recherche sur le Canada au 20e siècle est un exemple particulièrement intéressant de recherche interdisciplinaire. Plusieurs institutions et disciplines ont été réunies pour étudier le Canada d'une manière inédite. Les résultats qui seront obtenus de l'étude des registres historiques de recensement nous permettront de mieux comprendre l'évolution de notre pays.

Évidemment, pour avoir un sens, les données doivent toujours être interprétées. Le succès de cette initiative repose sur le travail contextuel qui l'entoure. Comprendre la société de l'époque est essentiel, car les sciences sociales n'auront de valeur que si elles adhèrent à la tradition humaniste. Elles ne peuvent s'affranchir des valeurs — des valeurs humaines.

Pour terminer, un argument qui prône une activité au-delà des laboratoires et des universités. Dans la mesure du possible, les scientifiques devraient s'engager activement comme citoyens, en dehors du cadre universitaire. Ils ont souvent une connaissance unique et profonde de notre société qui peut alimenter nos débats. Je dirais même qu'ils ont le devoir de s'impliquer dans la vie citoyenne. Sans oublier que la réalité de la vie des autres les aidera à guider leurs travaux. Plus ils s'engageront de cette manière, plus ils comprendront notre société. Et plus ils deviendront de meilleurs chercheurs, professeurs et citoyens.

« Être un intellectuel » suppose avant tout qu'on ait l'aptitude de faciliter la compréhension. Le fait de comprendre n'est pas nécessairement signe de bonheur — le vôtre ou celui de la société. Souvent, cela mène au désaccord, mais au moins un désaccord conscient, civilisé et éclairé. Susciter le débat est l'une des obligations fondamentales de tout intellectuel. Je vous encourage tous et toutes — professeurs, chercheurs, étudiants — à penser non seulement à l'intérieur de votre spécialisation et dans le contexte vertical habituel, mais également d'une manière horizontale. Votre recherche approfondie aura un sens si vous prenez le risque d'y réfléchir dans un contexte plus large, au-delà de votre zone de confort. Mais parce que vous êtes un être humain et un citoyen ou une citoyenne, vous vivez dans un large contexte, alors cette approche plus risquée vous aidera à comprendre votre travail et aidera les autres à vous comprendre. Votre présence est nécessaire dans le débat public.

Visitez le site Web de John Ralston Saul. (Site anglophone)

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.